Jeune étudiant à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, en 1960 alors que j’avais vingt ans, j’avais présenté un mémoire, préparé sous la direction de Maurice Duverger, l’auteur de l’œuvre fondatrice sur « Les partis politiques », depuis lors inlassablement rééditée. Le titre en était : « Les nouvelles gauches de janvier 1956 à mai 1958, étude de stratégie politique ».
Ce mémoire comportait 297 pages, dactylographiées par mes soins à une époque où le traitement de texte n’existait pas et reproduites en autant d’exemplaires que le permettaient les « pelures », car les photocopieuses n’existaient pas non plus. Un exemplaire doit toujours figurer à la bibliothèque de Sciences Po, à moins qu’il n’ait été détruit pas l’usure de consultations répétées! Heureusement une université américaine m’a demandé il y a quelques années l’autorisation de le microfilmer, lui assurant ainsi une pérennité inattendue quelque part Outre-Atlantique!
Si j’évoque cette œuvre de jeunesse à l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de François Mitterrand, c’est que dans le premier chapitre de ce mémoire, consacré aux hommes politiques des nouvelles gauches et après avoir évoqué Pierre Mendès-France, je lui consacrais quelques pages sous le titre « François Mitterrand : « le long cortège des espérances mortes ». », la citation étant extraite de son livre «Présence française et abandon », publié en 1957 alors que la guerre d’Algérie battait son plein.
Je reproduis ces pages à la suite de cette note, comme un témoignage très fragmentaire sur la manière dont cet homme politique, alors que son destin était encore très incertain, pouvait être perçu par l’étudiant parmi d’autres, mais intéressé par la science politique, que j’étais.
On y retrouvera les préoccupations de l’époque qui paraîtront anachroniques à ceux qui, de nos jours, refont l’histoire en fonction des modes médiatiques du moment. On y verra aussi que si, dans les tout débuts du conflit algérien, François Mitterrand, ministre de l’Intérieur, a pu prononcer la phrase célèbre, « L’Algérie, c’est la France », ses conceptions et son approche du problème ont rapidement évolué.
D’une autre manière que le Général De Gaulle dont il a été l’adversaire constant et déterminé, François Mitterrand a fait l’histoire de la France de la deuxième moitié du siècle précédent. Sa forte personnalité, forgée par un itinéraire personnel fait de courage pendant sa captivité, d’échecs, d’épreuves, de calomnies et de caricatures avant que le peuple ne lui confie le destin de la nation pour quatorze ans, a laissé plus qu’une "cicatrice", une empreinte décisive pour le meilleur et pour le pire.
Pour ma part, semblable en cela à beaucoup de Français qui veulent avec le recul du temps ne retenir que le meilleur de leurs dirigeants, j'entends surtout me souvenir de l’européen, convaincu et déterminé qu’il a été tout au long de son existence politique, de l'homme d'Etat fidèle à l'Alliance Atlantique qui a sauvé la démocratie en Europe, du responsable politique qui n’a jamais cédé aux sirènes de l’extrémisme et aussi de celui qui a su rapprocher les Français des entreprises en convertissant à cette cause une large partie de la gauche.
Bien que les circonstances ne m’aient pas permis de l’approcher beaucoup et longuement, deux rencontres parmi quelques autres m’ont néanmoins particulièrement impressionné.
La première remonte, je crois, à 1993. J’avais été invité à l’Elysée à un dîner, donné à l’occasion de la visite d’un chef d’Etat étranger, un de ces dîners où des chefs d’entreprise sont conviés pour les aider à faire progresser leurs projets dans le pays considéré. Chacun des invités est « présenté » à cette occasion au Président de la République et à son homologue. Arrivé devant lui, celui qui était à ses côtés, était-ce Edouard Balladur ?, lui répète mon nom et ma fonction, craignant sans doute qu’il n’ait pas entendu l’huissier les prononcer. François Mitterrand dit alors en me regardant, droit dans les yeux, avec un très léger sourire : « Oh ! Mais je connais bien M.Bilger ! ».
Je ne l’avais jamais rencontré même à l’époque où m’occupant du budget de l’Etat, je passais mes nuits à l’Assemblé Nationale pour le faire adopter au service de sept ministres ou secrétaires d’Etat successifs et où, sans doute sous son impulsion, Michel Charasse, à l’époque secrétaire du groupe socialiste, réussissait en décembre 1979 à faire annuler le budget de 1980 par le Conseil Constitutionnel.
Mais cette petite phrase de rien du tout, appuyé par ce regard, et par l’intense dignité de son maintien, sont restés dans ma mémoire comme l’expression non seulement d’un professionnalisme extrême mais aussi d’une forme de charisme qui fait la différence.
Plus tard, une deuxième rencontre a eu une signification et surtout des conséquences plus concrètes. Cela se passait dans l’avion qui nous transportait vers la Corée où nous attendions de la visite d’Etat que le Président de la République faisait dans ce pays un soutien important pour la vente du TGV. En cette occurrence, le dialogue, bien que court, a néanmoins permis de traiter l’essentiel et l’appui que nous espérions ne nous a pas été ménagé. Tous les gouvernements successifs de la France nous ont d’ailleurs aidés dans cette bataille de dix ans, finalement gagnée, le contrat ayant été ensuite exécuté avec succès et profit pour l’entreprise.
Lire la suite "Contribution (modeste) au Mémorial Mitterrand" »

Les commentaires récents