"Nous restons conditionnés par le souvenir de l'ancienne Europe, composite de milliers de villes jadis fortifiées et de campagnes encastrées au sein de multiples découpages nationaux strictement délimités, sorte de mosaïque compacte de frontières contiguës à d'autres frontières. Habitués à avoir ce que nous appelons de la place pour respirer, nous trouvions la vieille Europe exiguë, nous y étions presque au bord de l'accès de claustrophobie. Je me rappelle une conversation que j'ai eue, il y a plus de quinze ans, avec le fils d'un de mes amis italiens. Le jeune homme venait de rentrer de son premier séjour aux Etats-Unis et je lui ai demandé ce qu'il y avait préféré. L'Amérique, m'a-t-il répondu, est tellement ouverte.
Mais voilà que l'Europe abat les murailles, les limites, les frontières, les innombrables démarcations qui, depuis plus de deux mille ans, séparaient les gens de leurs voisins et des étrangers. On peut, en voiture, traverser le continent sans jamais s'arrêter à une frontière. Comment savoir si nous avons quitté la France et si nous sommes en Espagne? D'un coup, l'Europe paraît plus ouverte, plus vaste. Sans aller jusqu'à dire que l'impression est celle d'un pays qui s'étend à perte de vue et possède la majesté des vastes espaces américains, on n'y a plus le sentiment d'exiguïté et de fermeture que l'on pouvait éprouver hier. Maintenant, on y a de la place pour respirer, et personne ne sait très bien quoi faire de tout cet espace nouveau.
Une chose est sûre cependant: une expérience nouvelle se déroule en Europe. Toute l'Europe est un terrain d'expérimentation où l'on repense le commerce et la politique, où l'on essaie d'imaginer comment mieux vivre les uns avec les autres. Les chiffres sont impressionnants et donnent une idée de l'ampleur et de la portée, de la magnitude de l'expérience. Vingt-cinq pays d'Europe, de toutes dimensions, ont mis en commun leurs vastes ressources humaines et naturelles et pris l'engagement au moins partiel, d'unir lers destinées. Nous avons encore tendance à ne voir dans l'Union européenne qu'une sorte de zone de libre-échange, quelque chose qui ressemblerait, en plus perfectionné, à l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Nous nous trompons. C'est bien plus que cela.
Les habitants d'Europe ont un Parlement européen commun doté de nombreux pouvoirs réservés jusque là aux Etats-nations, une Cour européenne de justice dont les décisions prennent le pas sur la législation de chacun des différents pays de l'Union, ainsi qu'une Commission européenne chargée de réguler le commerce et les échanges, en même temps qu'une centaines d'autres activités qui étaient autrefois l'apanage des gouvernements nationaux. L'Union a établi une défense militaire commune, en créant la Force de réaction rapide. Elle a accepté de définir une politique étrangère cohérente et, après ratification de sa nouvelle Constitution, elle disposera d'un ministre européen des Affaires étrangères. Au cours des deux prochaines années, les vingt-cinq gouvernements concernés seront appelés à ratifier une Constitution à l'échelle de l'Europe, officialisant leur union. On continue bien sûr de discuter de l'importance de la souveraineté que chaque Etat-nation devrait conserver ou céder à l'union- le Royaume-Uni en étant le partenaire le plus réticent. Ce sont des querelles que nous avons bien connues au cours du premier siècle de l'union américaine. A l'instar de notre grandiose expérience, la voie sur laquelle l'Europe s'est engagée semble promise à une grande destinée."
In "Le Rêve européen ou comment l'Europe se substitue peu à peu à l'Amérique dans notre imaginaire", de Jeremy Rifkin, 2004, Librairie Arthème Fayard, 2005, pour la traduction française (pages 85-86).
Les commentaires récents