Il y a un peu moins de deux ans, je rendais compte sur ce
blog d’une expérience « microéconomique », celle de trois ans
d’investissement individuel dans des jeunes entreprises. Au terme de cette première période, sur les huit
entreprises que j’avais contribué –modestement - à créer ou à relancer, six
poursuivaient leur parcours.
Alors que, depuis lors, la crise née de la débâcle bancaire
s’est étendue à l’ensemble du secteur productif avant qu’elle ne commence
depuis quelques semaines à mettre en cause le crédit des Etats, il n’est pas
sans intérêt d’observer la manière dont ces (très petites) entreprises
traversent la tourmente.
La bonne nouvelle est que toutes les six sont toujours là.
Deux d’entre elles ont maintenant quatre ans d’existence, deux autres, trois
ans et les deux dernières, deux ans. Leur chiffre d’affaires total dépasse significativement le montant d’il y a
deux ans tandis que leur effectif combiné est à peu près inchangé. Quatre ont un résultat d’exploitation à l’équilibre ou proche de
l’équilibre et deux ont un résultat net positif. Quant à leur trésorerie
cumulée, sans être pléthorique, elle assure néanmoins en cette fin d’année 2009 une visibilité suffisante.
Ces données ont de quoi surprendre. Quelle recette
miraculeuse aurait donc permis à ces jeunes entreprises d’être à l’abri des
difficultés qui ont affecté et continuent d’affecter le reste de
l’économie ? La vérité est évidemment tout à fait différente. Pour la
plupart d’entre elles, la bataille pour la survie a été rude et exigeante. Les
perspectives de croissance rapide sur lesquelles elles pouvaient
raisonnablement compter il y a deux ans se sont éloignées. Les délais de prise
de commandes se sont allongés. Les effectifs qui avaient
commencé à croître au début de cette dernière période ont dû être ramenés à
leur niveau antérieur. La rigueur de la gestion s’est imposée dans toutes les
catégories de dépenses. La trésorerie est devenue la préoccupation essentielle.
Si ces entreprises ont réussi jusqu’à présent à maitriser
cette situation dangereuse, c’est d’abord
et avant tout par leurs propres efforts. Toutes ont su anticiper et
réagir avec rapidité à la détérioration des perspectives de marché. Avec
détermination, elles ont su abandonner les plans de développement, notamment
international, qui n’étaient plus de saison, multiplier et concentrer les
actions commerciales et adapter les effectifs quand cela est devenu
indispensable.
L’erreur consistant à attendre de soutiens extérieurs le
moyen d’éviter ou de reporter les décisions difficiles n’a pas été commise.
Certes, et c’est un sujet de satisfaction, les actionnaires de ces six
entreprises, fonds d’investissement dans deux cas et même les investisseurs
individuels pour les quatre autres, sont restés à leurs côtés, ne remettant pas
en cause les concours promis précédemment et, même dans certains cas, en consentant
de nouveaux.
En revanche, les sources de financement bancaires ou
publiques restent beaucoup plus difficiles à mobiliser avec l’exception notable
du crédit d’impôt recherche. Pour le reste, rien n’est à attendre du système
bancaire dont l’attitude demeure aussi restrictive et dont le processus
d’intervention est toujours aussi complexe et coûteux que par le passé. Quant à
la machinerie des nouvelles aides publiques, elle est lente à se déployer et
enserrée dans des critères qui ont du mal à s’adapter à la diversité des
situations concrètes de sorte que jusqu’à présent aucune de ces six entreprises
n’y a eu accès, même si l’accueil réservé aux jeunes entrepreneurs dans les
organismes concernés est sympathique.
Un point particulier vaut d’être relevé. Pour ces six
entreprises, les délais de paiement du secteur privé ne se sont pas
significativement détériorés, même si ici ou là des pratiques de contournement des
nouvelles règles légales existent. Par contre on ne peut que rester scandalisé par certains exemples de viscosité administrative des acheteurs
publics qui retardent parfois abusivement la mise en œuvre de commandes pourtant
décidées, voire même en cours d’exécution, et des paiements correspondants.
Ayant stabilisé leur situation, les six entreprises ne sont
pas au bout de leurs peines. Alors qu’elles préparent leurs budgets pour la
période qui vient selon des calendriers variés, dépendant de leurs exercices
comptables, elles ont toujours à gérer l’incertitude majeure de l’évolution de
leurs marchés respectifs.
Les conjoncturistes ont du mal à définir le profil et
le calendrier de la reprise, tant attendue. Sera-t-elle en V ou en W ? Faudra-t-il
attendre six mois, douze mois, dix-huit mois pour que l’investissement et
l’exportation reprennent sérieusement ? Nul ne le sait réellement et en particulier
pas les entreprises qui sont les clientes de quatre des six auxquelles je
m’intéresse. Ces dernières n’ont donc pas d’autre option que de continuer à
prévoir le pire, c’est-à-dire la poursuite de la stagnation, jusqu’au moment où
elles verront apparaître sur leurs marchés respectifs les premiers signes
d’embellie, et à ce moment-là, de relancer leur croissance.
Dans ce contexte, les questions de refinancement, de fusions
ou de cessions qui ne pourront pas être indéfiniment reportées, vont être
encore plus compliquées que d’habitude à traiter. Et cela d’autant plus que les
acteurs impliqués sont eux-mêmes soumis à des pressions et des exigences
multiples.
De même la motivation et la cohésion des fondateurs et des
managers et plus généralement de toutes les équipes de ces entreprises vont
être mises à rude épreuve. Ces hommes et ces femmes s’étaient engagés dans des
aventures d’innovation, de croissance et de progrès. Et voilà que la réalité
qui s’impose à eux est celle de la stagnation, de la gestion au plus près, des
rémunérations limitées, de la patience obstinée.
2008 et 2009 ont été des années difficiles pour ces jeunes
entreprises. Ce serait une illusion de penser que 2010 sera plus facile, à ceci
près qu’ayant été déjà confrontées au principe de réalité pendant deux ans, la plupart d'entre elles sont peut-être désormais mieux armées pour affronter cet avenir incertain.
PS: Après avoir écrit cette note, j'ai découvert un article de Philippe Trouvé, "La crise offre une revanche aux petites sociétés", publié dans Le Monde de l'Economie du 15 décembre 2009, que j'avais mis de côté pour le lire à tête reposée. On constatera à sa lecture que les observations effectuées sur un échantillon de 1370 entreprises rejoignent et confirment celles que j'ai pu faire sur le groupe beaucoup plus réduit que constituent les six entreprises auxquelles je m'intéresse.
