Depuis le 15 octobre 2009 jusqu'à fin février 2010, les Etats Généraux de l'Industrie, pour reprendre leur présentation officielle, "mobilisent un ensemble d'acteurs issus d'horizons variés, avec pour objectif d'accompagner, au-delà de la crise actuelle, l'industrie française vers les marchés durablement porteurs de croissance et d'emploi".
Le livre que Jacques Léger publie ces jours-ci chez AFNOR Editions sous un titre évocateur, L'avenir de notre industrie! Construire une mondialisation durable apporte une contribution décisive à ce débat nécessaire. Ce n'est pas surprenant de la part d'un homme qui a consacré plus de quarante années de sa vie professionnelle à l'industrie, successivement comme Directeur Financier, Directeur Général et Directeur Industriel dans trois grands Groupes (Valeo,CarnaudMetalbox et Alstom), dont sept années pendant lesquelles nous avons eu l'occasion de collaborer.
Comme cela est indiqué sur le site de présentation du livre, "connaissant bien les industries de séries et les industries de projets, il a eu l'opportunité de travailler avec les grandes économies (France, Espagne, Italie, Allemagne, USA, Japon et Corée en particulier). Il se consacre depuis quelques années à l'étude de la Chine moderne (celle d'après 1980), pays dans lequel il se rend fréquemment pour aider les industriels occidentaux qui cherchent réellement à comprendre ce qui se passe dans ce pays dont le développement change la face du monde".
L'originalité de l'ouvrage de Jacques Léger est de combiner en cinq cent pages, illustrées de figures et de graphiques en couleurs, particulièrement pédagogiques, une triple analyse, celle de la "panne" du "modèle économique occidental", provoquée par une gestion malheureuse de la mondialisation et des délocalisations sauvages qui lui sont associées, celle du défi qui s'impose à notre industrie, "se réinventer", et celle de la méthode pour le relever que l'auteur appelle selon une terminologie qui lui est propre, " la création de valeur client", la "gestion par la valeur client" s'opposant à la "gestion par les coûts", la première proposant une "sortie par le haut" et la seconde, une "sortie par le bas".
Pour pertinente et stimulante que soit cette analyse qui occupe la première partie de l'ouvrage, elle nous laisserait sur notre faim si elle n'était illustrée et documentée par trois autres parties, trois cent pages sur cinq cent au total, consacrées à l'autopsie en profondeur de trois cas concrets de succès industriels, démontrant la faisabilité pratique de l'approche proposée.
Le premier est consacré à la Logan, "la success story de la voiture conçue high-tech pour les uns et low-cost pour les autres", devenue un produit déterminant pour le développement de Renault. Le deuxième rend compte du concept et de la pratique de "Global Integration" qui a fait, au fil des années, d'Alstom un leader mondial des centrales de production d'électricité. Le dernier cas étudié est celui de la manière dont Alstom a pris à bras le corps le projet de "captage et stockage du CO2" ou, autre manière de le dire, le développement des "centrales électriques à charbon sans émission de CO2".
Sur chacun de ces cas, Jacques Léger s'est assuré la collaboration des acteurs les plus qualifiés des entreprises concernées, ce qui lui a permis d'éviter les discours superficiels et de démonter avec précision les démarches suivies en fournissant des chiffres et des informations, la plupart inédits, et en témoignant du même coup de leurs compétences et de leurs performances exceptionnelles.
A eux seuls, ces trois cas justifient la lecture attentive du livre par les managers, les analystes et les économistes, tant ils démontrent que son message fondamental "Pour réinventer le monde, commençons par réinventer notre industrie", ne relève pas du voeu pieux, ni de l'impossible.
Mais de multiples autres "entrées" méritent le détour. Parce que Jacques Léger a développé une connaissance directe de la Chine industrielle, notamment en formant des managers chinois à mieux connaître l'Europe, tout ce qu'il écrit sur la montée en puissance de cette méga-économie sur la scène mondiale est particulièrement éclairant. Sait-on par exemple qu'actuellement la moitié des ingénieurs formés dans le monde sont chinois!
Autre exemple: je n'ai jamais vu nulle part une analyse aussi fine et définitivement convaincante, dans l'industrie des centrales électriques, de la supériorité du modèle de "global integration" qui est celui d'Alstom par rapport au modèle de fourniture exclusive de composants ou de gestion de projet indépendant, retenu par d'autres acteurs. Les analystes, amateurs de comparaisons significatives, devraient en faire leur miel.
Enfin, à titre d'illustration des fulgurances qui, ici ou là, parsèment l'ouvrage, je ne résiste pas au plaisir de citer intégralement un passage relatif à l'Europe dans lequel je sais que beaucoup d'industriels se retrouveront:
" (...) l'Europe n'est toujours pas sortie de sa mosaïque historique. Autant de pays, autant de budgets et de politiques budgétaires, autant de politiques fiscales, autant de langues, autant de standards techniques, autant de programmes de recherche, autant d'autonomie dans les décisions... L'Euro n'est même pas généralisé, chaque pays défend son indépendance nationale, au nom de sa souveraineté. Sauvez l'industrie occidentale suppose d'abord de recréer les conditions qui font que l'industrie européenne sera efficace. Que vaudra la souveraineté dans la pauvreté? Si nos ancêtres avaient suivi le même raisonnement, chaque région de France battrait encore monnaie!
Pour ressusciter l'industrie en Europe, il faut repenser l'industrie au niveau de l'Europe, et pour cela, il faut d'abord repenser l'Europe pour en faire une plateforme politique, économique et sociale cohérente. L'Europe s'agrandit sans cesse, mais elle n'avance plus depuis longtemps.
Qui sauvera l'industrie européenne sauvera l'Europe!"
Ce livre dense et profond qui tranche avec les productions managériales d'inspiration voisine par la qualité et l'ampleur de la réflexion pourrait ou, en tout cas, devrait intéresser tous ceux qui se sentent concernés par l'avenir de notre industrie en Europe et dans le monde et qui cherchent des solutions pour l'assurer.
