L’économie française : un nouveau souffle ?
Lors d'une rencontre, organisée récemment par une fédération professionnelle, il m'a été demandé de donner mon point de vue sur la situation économique en tentant de répondre à la question: "l'économie française: un nouveau souffle?" Il m'a semblé que partager avec les lecteurs de ce blog le canevas que j'avais préparé pour cette intervention pouvait retenir leur attention.
Quand j’ai accepté il y a deux mois votre invitation à m’exprimer devant vous pour vous parler de l’économie française, je n’appréciais pas à sa juste valeur la difficulté inhabituelle de l’exercice que vous me demandiez.
Ainsi, au début de ma vie professionnelle, il y a près de cinquante ans, ou il y a seulement un peu plus de trente ans quand Valéry Giscard d’Estaing devenait Président de la République, j’aurais pu vous parler de l’économie française en me concentrant d’emblée sur l’hexagone et en n’évoquant la conjoncture de ce qui est devenu l’Union européenne et des Etats-Unis qu’en incidente. Et bien sûr, je n’aurais même pas mentionné la Chine ou l’Inde ni d’ailleurs l’Amérique du Sud.
Aujourd’hui la situation est exactement inverse : est-il encore possible de parler de l’économie française comme un sujet d’analyse spécifique et autonome ou bien ne peut-elle être abordée que comme un sous-ensemble ou une catégorie particulière d’un champ d’observation qui au minimum est européen et plus probablement mondial ? Poser la question, c’est y répondre.
Mais, évidemment, je m’attendais à cette difficulté qui n’est pas nouvelle. En revanche, je ne mesurais pas réellement le dérèglement des boussoles économiques que l’on peut observer depuis le début de l’année. FMI, OCDE, Union européenne, INSEE n’ont cessé de modifier leurs prévisions à la baisse pour la croissance et à la hausse pour l’inflation, et dans des proportions que ne sont pas marginales. Du coup, les économistes les plus compétents et les plus respectés ont du mal à s’accorder sur le diagnostic, ce qui, contrairement à une opinion répandue, est rare. Pour l’un, c’est « la fin du krach » ; pour l’autre, « la crise financière empire ».
Les derniers mois voient ainsi les crises succéder aux crises sans que ceux dont on attend qu’ils les anticipent et nous y préparent donnent le sentiment de maîtriser la situation. Le Monde du 29 avril 2008 en identifiait six. On peut même en dénombrer sept, « les sept plaies d’Egypte », comme autant de sombres nuages qui obscurcissent l’horizon : immobilière, bancaire, monétaire, économique, alimentaire, pétrolière, écologique…
Pour essayer de mettre un peu de clarté dans cette « boite noire » que constitue aujourd’hui l’économie et tenter d’apprécier ce qui va se passer dans les mois et les années qui viennent au plan économique en France , nous devons observer d’abord dans quel monde nous évoluons et ensuite quel soutien nous pouvons espérer de l’Union européenne
Le monde
Tous les observateurs s’accordent pour constater qu’après une décennie de croissance économique soutenue, le monde est entré dans une phase de ralentissement. Le FMI, la référence incontournable en cette matière pronostiquait en janvier pour 2008 un taux de croissance économique mondiale de 4,1% en retrait sensible par rapport à 2007 où il était encore de 4,9% après plusieurs années où il a souvent dépassé 5%. Même ces 4,1% viennent d’être révisés à la baisse à 3,7%.
Symptômes
Les deux moteurs principaux de la croissance mondiale baissent de régime : pour les États-Unis, déjà à la baisse à 1,5% pour 2008 en janvier, le pronostic vient de s’effondrer à 0,5% ; la tendance est la même, quoique dans de moindres proportions, pour la zone euro qui passe, toujours pour 2008, de 1,6% en janvier à 1,3% aujourd’hui.. Les pays émergents et en développement fléchiraient aussi à 6 ou 7%, plus d’un point en-dessous de 2007, tout en contribuant à atténuer la décélération. En Chine, pour la première fois depuis longtemps, le taux de croissance pourrait tomber en-dessous de 10% , ce qui aurait au moins le mérite d'atténuer les craintes de surchauffe, traditionnellement évoquées pour ce continent.
Première question qui reste ouverte : celle du « découplage » de l’évolution respective des trois grands ensembles, États-Unis, Union européenne, Chine. Certains considèrent que ce découplage est peu probable entre les pays émergents et les pays développés, d’autres, telle l’OCDE, parient sur une déconnexion entre les États-Unis et l’Union européenne.
Certes, techniquement, on ne peut encore parler de récession. Il faudrait deux trimestres de diminution du produit national brut pour que les économistes nous y autorisent. Mais, aux États-Unis, on est désormais très près d’une telle séquence et certains n’excluent pas que cette éventualité puisse se présenter.
Comme un malheur n’arrive jamais seul, le spectre de l’inflation ressurgit. Les plus jeunes d’entre nous qui n’ont connu au cours de leur vie active qu’une longue période de stabilité relative des prix ont du mal à mesurer les désastres que peut provoquer l’inflation alors que les plus anciens n’ont pas perdu la mémoire de l’époque où le monde fonctionnait avec des hausses de prix à deux chiffres et des taux d’intérêt immobilier plus proches de 20% que de 10%. Et pourtant il n’est pas impossible qu’ils doivent s’habituer à nouveau à un tel environnement.
Au plan mondial, la hausse du prix de pétrole à des niveaux qui avaient provoqué les deux chocs pétroliers de 1973 et de 1979 devient une donnée permanente et s’accompagne des hausses substantielles de beaucoup de matières premières qui commencent à affecter les comptes d’exploitation d’un nombre significatif d’entreprises.
Enfin, comme si cela ne suffisait pas, plusieurs régions du monde sont affectées par une crise alimentaire d’une dimension inhabituelle.
Causes
Quatre causes, partiellement liées entre elles, sont généralement identifiées au niveau mondial pour expliquer le ralentissement économique et le retour de l’inflation :
- La stabilisation ou la baisse des prix immobiliers : partie des États-Unis, elle se propage progressivement dans les principaux développés, les premiers pays touchés en Europe étant la Grande-Bretagne et l’Espagne où la bulle immobilière avait pris des proportions absurdes, et, par le jeu de l’effet de patrimoine, réduit les ressources disponibles pour la consommation et diminue du même coup le potentiel de croissance.
- La crise bancaire : partie également des États-Unis, elle s’est concrétisée dans l’impossibilité où se trouve un nombre considérable d’emprunteurs immobiliers à ressources modestes, de faire face à leurs échéances; elle est donc la conséquence de la crise immobilière, mais aussi de l’irresponsabilité du système bancaire qui, poussé par la recherche de rendements élevés, a consenti des prêts qui n’auraient pas dû l’être et a pensé s’abriter du risque en le mutualisant et en le partageant avec beaucoup d’acteurs financiers de la planète à travers les produits de titrisation ; du coup, de nombreuses institutions financières se trouvent dans une situation critique avec une deuxième question ouverte à laquelle les financiers ne nous donnent pas de réponse : a-t-on ou non atteint le fond ?.
- Le troisième choc pétrolier (après ceux de 1973 et 1979) : 12 dollars en 1999, 20 dollars en 2002, 120 dollars en 2008, une multiplication du prix du baril par 10 en 10 ans ou par 6 en 6ans ; les causes de cette évolution sont connues : insuffisance chronique de l’offre en raison des limitations politiques (l’Arabie Saoudite pourrait produire 2 millions de barils de plus par jour) et du doublement de coûts de production qui complique l’accès à de nouvelles ressources de sorte que les 85 millions de barils produits chaque jour dans le monde pourront sans doute être portés à 95 millions, mais sans doute pas aux 115 millions qui pourraient satisfaire confortablement les besoins, une demande qui augmente à un rythme croissant (+3,2% en barils par jour en 2007, +4,2% attendus en 2008) en raison principalement des besoins chinois, baisse du dollar qui conduit les exportateurs de produits pétroliers à limiter l’offre pour maintenir leurs revenus et spéculation favorisée par l’afflux de capitaux, dégoûtés de l’immobilier; de manière révélatrice et symbolique, l’Agence Internationale de l’Energie vient de constater que, pour la première fois en 2008, la consommation pétrolière cumulée de la Chine, de l’Inde, de la Russie et du Moyen Orient sera supérieure à celle des États-Unis ! Troisième question ouverte : la tendance est-elle durable, point de vue des pétroliers (Total) ou s’agit-il d’une « bulle » qui se dégonflera comme après les précédents chocs pétroliers, point de vue des financiers (Breaking News).
- L’instabilité des changes : cette baisse du dollar en est l’expression la plus spectaculaire avec ses deux corollaires, la hausse extraordinaire de l’euro, le début de réévaluation du yen japonais et la trop légère appréciation du yuan chinois ; alors que l’euro valait 1,168 dollar, lors de sa première cotation après son introduction le 4 janvier 1999 et après être tombé au plus bas à 0,8252 dollar en octobre 2000, il n’a cessé de monter depuis lors à travers des paliers successifs jusqu’à des cours supérieurs à 1,5 dollar ; pour mesurer la portée de cette évolution, il suffit de se souvenir qu’on n’avait pas connu de telles parités entre les devises européennes et le dollar depuis 1981 ; les causes de cette situation sont multiples, mais on peut mentionner les immenses déficits du budget et de la balance des paiements des États-Unis, le ralentissement de la croissance de cette économie, la résistance chinoise à l’appréciation nécessaire du yuan, le maintien d’un écart entre les taux d’intérêt américains et ceux de la zone euro ; mais plus encore que la hausse de l’euro ou la baisse du dollar, ce qui est dommageable, c’est l’imprévisibilité et l’instabilité des parités qui complique la tâche des entreprises, engagées dans leur déploiement international, et accroit les coûts d’adaptation correspondants. Ici le débat est moins ouvert : il y a un début de consensus sur la durabilité d’un dollar faible et donc d’un euro fort.
Quand on énumère ces facteurs de crise qui caractérisent la situation économique mondiale d’aujourd’hui, on peut se laisser aller un instant au pessimisme et au découragement et se dire que rien ne viendra arrêter le cycle dépressif dans lequel nous sommes engagés, sinon, comme l’histoire nous l’a souvent montré, le rebond qui intervient toujours quand on a atteint le fond, mais non sans avoir au préalable franchi toutes les étapes de la spirale du déclin.
Analyse
Pourtant les observateurs et les acteurs du marché financier ne manquent jamais, dans ces périodes préoccupantes, de se référer à leurs manuels d’économie pour y trouver des raisons de se déprimer davantage en comparant la crise que nous traversons à celles d’autrefois, crises de 1907 (débâcle bancaire), de 1929 (Grande Dépression), des années 1980 (ruine des "savings and loans"), des années 1990 (déflation japonaise), sans parler des kraks pétroliers de 1973 et 1979.
La racine de la crise actuelle est à rechercher dans l’abandon par les Américains au début des années 1980 du Glass-Seagall Act de 1933 qui avait notamment imposé la séparation des banques de dépôts et des banques d’investissement. Ainsi la porte a été grande ouverte aux innovations financières risquées et à l’utilisation par les banques des dépôts des ménages et des entreprises pour rechercher le maximum de rentabilité de leurs trop maigres fonds propres à travers des montages de plus en plus sophistiqués et acrobatiques.
Cependant comparaison n’est pas raison, le pire n’étant peut-être pas certain tant l’économie réelle a souvent montré une bonne capacité de résistance aux turpitudes de l’économie financière.
Pour se réconforter, il faut d’abord se remettre en mémoire que les deux moteurs principaux de l’économie mondiale sont les États-Unis (4,6% seulement de la population, mais 21% du PNB mondial) et l’Union européenne (7,8% de la population à 27, mais 23% du PNB, 16% pour les 15 de l’Eurozone), les autres acteurs principaux se situant loin derrière en termes de pourcentage du PNB mondial, 10% pour la Chine, 7% pour le Japon, 5% pour l’Inde, un peu plus de 3% pour la Russie, un peu moins de 3% pour le Brésil.
Notons aussi que les bénéficiaires de la manne pétrolière se répartissent en deux catégories principales : sept pays développés qui contribuent à hauteur d’environ 30% aux exportations mondiales de pétrole et dix huit pays émergents qui fournissent près de 55% de ces mêmes exportations.
Ce qui est donc déterminant pour émettre un pronostic, c’est de se faire une opinion sur la manière dont ces ensembles vont réagir à la crise, étant entendu que l’économie-continent qui nous est la plus proche, celle dont nous faisons partie, l’Union européenne et plus particulièrement l’Eurozone, notre hinterland en somme, méritera une analyse particulière.
Réactions
Les États-Unis d’abord, les États-Unis qui sont à l’origine de la crise, mais qui comme ils en ont pris l’habitude, réagissent avec rapidité et énergie. Ce pays, instruit par les grandes crises du vingtième siècle et acquis à l’économie de marché depuis toujours, est doté d’une élite d’économistes, d’analystes et de décideurs économiques aux capacités exceptionnelles et d’une classe politique et d’une opinion publique qui ont, contrairement aux nôtres, l’humilité et la sagesse de leur faire confiance. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas débat, parfois vif, comme le montrent les critiques dont fait l’objet Ben Bernanke, le Président de la Réserve Fédérale, accusé d’intervenir trop peu et trop tard, mais, après discussion, les orientations sont prises et surtout mises en œuvre rapidement.
Au cours des derniers mois, ce dispositif a une fois encore fonctionné. En première ligne, la Réserve Fédérale a, en plusieurs étapes, mais rapidement, réduit massivement les taux d’intérêt, désormais à 2% alors qu’ils étaient encore à 5,25% en juin 2007 dernier, et assuré la liquidité du système financier en risque d’être asphyxié par la déroute des « subprimes ». Elle a ainsi procédé, au cours des derniers mois, à pas moins de quatre injections massives de liquidité, le 10 août 2007, le 12 décembre 2007, le 10 janvier 2008 et le 11 mars 2008, auxquelles elle a réussi à associer la Banque Centrale Européenne et les banques centrales du Royaume-Uni, du Japon et du Canada.
En pleine campagne pré-électorale, le Président des États-Unis et le Congrès, cédant à l’injonction du Président de la Réserve Fédérale, ont mis en place un programme de soutien de revenus des catégories les plus touchées par la crise des « subprimes » à hauteur de 150 milliards de dollars.
Parallèlement les institutions financières qui y ont été fermement invitées par la Réserve Fédérale «purgent » sans délai leurs comptes et se refinancent en capital en mobilisant les liquidités excédentaires, notamment celles que détiennent les pays exportateurs de pétrole.
En outre Gouvernement fédéral et Réserve fédérale n’hésitent pas à intervenir pour renflouer celles d’entre elles qui ne peuvent survivre à ces opérations-vérité.
Il est vrai que les autorités, allemandes d’abord, britanniques ensuite, ont donné l’exemple avec IKB, renflouée depuis à l’été 2007 à quatre reprises par le KFW, le bras armé du gouvernement allemand, puis avec Northern Rock, soutenue par la Banque d’Angleterre depuis septembre 2007 et nationalisée en mars 2008 par le gouvernement britannique.
Mais, alors que cette dernière intervention avait été tardive et brouillonne, aux États-Unis, celle pour Bear Stearns, la cinquième banque d’affaires de Wall Street, a été beaucoup plus rapide et plus énergique, ce qui a permis d’éviter la nationalisation pure et simple. D’abord soutenue par la Réserve fédérale le 14 mars, elle a été rachetée, le 17 mars, au dixième de sa valeur de début 2007 pour 2,2 milliards de dollars, par JP Morgan avec la garantie de cette même Réserve Fédérale.
On ne peut pas ne pas relever aussi que, jusqu’à une date récente, tout en invoquant rituellement un « dollar fort », les États-Unis n’ont rien fait, bien au contraire, pour en empêcher la dégradation, ce « benign neglect » contribuant à dynamiser leurs exportations et donc leur croissance.
Toutes ces actions n’empêcheront pas, à court terme, le ralentissement qui persistera quelques trimestres, mais elles accélèreront le rebond et, en tout cas, elles devraient empêcher l’installation d’une spirale dépressive incontrôlable.
Cependant, il faut noter que certains économistes américain estiment avec Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du FMI et professeur à Harvard, et Lawrence Summer, ancien secrétaire au Trésor, sans parler d’Alan Greenspan, l’ancien président de la Réserve Fédérale, que l’hypothèse d’une récession américaine plus profonde et plus durable n’est pas à exclure. Aussi commence-t-on à évoquer l’éventualité de mettre en œuvre des mesures de soutien encore plus énergiques, par exemple la reprise par l’Etat fédéral de 2000 à 3000 milliards de dollars de crédits immobiliers dont le recouvrement serait organisé de manière à éviter la faillite personnelle des ménages à faibles revenus.
L’opinion dominante est cependant que « Ben Bernanke a remis les marchés dans le bon sens ».
Autre motif de réconfort relatif : les autres moteurs de l’économie mondiale continuent de tourner à un rythme certes réduit, mais toujours positif, même s’il serait illusoire de penser qu’ils ne connaîtront pas un certain ralentissement. C’est le cas de la Chine, de l’Inde, de l’Amérique du Sud avec le Brésil, de la Russie, offrant des débouchés aux exportations des pays développés compétitifs.
En outre, les pays bénéficiaires des excédents commerciaux, notamment, mais pas seulement, pétroliers et dont la dimension en termes de population et de part du PNB mondial ne leur permet pas de les utiliser intégralement à leur usage interne continuent à les recycler sur le marché mondial, soit en intensifiant leurs achats et leurs investissements d’infrastructure, soit en les investissant dans des actifs mobiliers et immobiliers dans les pays développés, notamment, mais pas seulement bancaire. Avec cependant une tendance croissante à privilégier les investissements en euro au détriment du dollar, ce qui pousse encore davantage à la hausse de l’euro.
Sans se prononcer sur les conséquences en termes de répartition du pouvoir économique de tous ces mouvements, on peut néanmoins conclure que si le ralentissement économique est sensible, il ne semble pas devoir se transformer au niveau global en une récession durable et profonde. Cependant, si ce pire-là est peu probable, en sens inverse, l’Europe et singulièrement la France ne peuvent attendre, au moins pour un temps, de l’environnement international qu’il soit un moteur de croissance dynamique.
L’Europe
Dès lors, la question suivante est de se demander ce que va être le comportement de l’ensemble européen dans la crise. Souvenons-nous en effet que notre commerce extérieur se fait d’abord au sein de l’Union européenne et que le commerce extérieur de cette Union européenne, pour ouverte qu’elle soit au monde, ne représente qu’un peu moins de 10% de son PNB, ce qui est un peu plus que les un peu plus de 6% des États-Unis, mais trop faible pour que la vitalité de son économie dépende exclusivement du reste du monde. Même si l’Union européenne n’échappe pas aux conséquences de la mondialisation financière, en termes réels, son économie doit d’abord compter sur ses propres forces.
Symptômes
Si l’on se réfère à l’Eurozone, la zone pour laquelle les statistiques sont les plus complètes et le plus cohérentes et correspondent à un espace monétaire unifié, la décélération de la croissance devrait être limitée en 2008 par rapport à la moyenne des quatre dernières années, 1,8% ou 1,9%, d’ailleurs voisine de celle constatée en 2007. Le FMI évoque 1,3%, je l’ai dit, l’Union européenne et l’OCDE, un peu plus, 1,4%, ralentissement donc, mais pas un effondrement comme aux États-Unis.
En effet , tous les facteurs qui expliquent le ralentissement américain ne s’y déploient pas ou pas encore avec la même intensité. Ainsi les prix immobiliers ne se sont pas effondrés , pour le moment, comme aux Etats-Unis. Les établissements financiers européens subissent certes l’effet indirect de l’insolvabilité des ménages pauvres américains par le canal du marché de la titrisation, mais dans des limites supportables par leurs bilans ou leurs actionnaires. L’Europe n’échappe pas à l’augmentation des prix du pétrole, mais son effet négatif est atténué par la hausse de l’euro face au dollar., même si cette dernière et l’instabilité des changes à laquelle elle est associée comportent des inconvénients majeurs.
En outre, comme le disait récemment et joliment Mario Monti, « L’Union européenne se ressentira certainement du ralentissement des États-Unis, mais elle est dotée de fondamentaux plus solides. Si elle a connu une croissance moins élevée, elle n’a pas caché la poussière sous le tapis : les déficits publics et le déficit extérieur y sont moins élevés. Grâce aux efforts entrepris avant l’entrée dans l’euro et depuis, l’Europe affiche donc des comptes plus sains. »
L’Union européenne devra principalement cette capacité de résister à l’effet dépressif des États-Unis, à l’Allemagne, l’acteur principal de son économie (27% du PNB de la zone euro contre 20% pour la France et 20% du PNB de l’UE27 contre 14% pour la France). L’excellente politique économique menée par ce pays dans la période récente, priorité à la réduction des déficits publics et réforme du marché du travail, appuyée sur la solide fondation de ses moyennes entreprises, a en effet rétabli sa compétitivité et lui a permis, jusqu'à une date récente, de faire tourner à plein régime le moteur principal de sa croissance, les exportations, et ceci en dépit du niveau élevé de l’euro avec lequel elle doit vivre comme les autres pays européens.
Deux autres caractéristiques de sens contraire de la situation européenne doivent être relevées, le retour de l’inflation dans la ligne de la tendance mondiale qui, supérieure à 3%, s’installe d’une manière apparemment durable et préoccupante au-dessus du seuil de 2% considéré comme critique par les autorités monétaires et le Traité de Maastricht, et la poursuite de la baisse du chômage qui, d’ailleurs, en facilitant les revendications salariales, peut également contribuer indirectement à la hausse des prix.
Ce diagnostic serait incomplet s’il n’était fait mention du cas particulier de la Grande-Bretagne dont la singularité lui fait connaitre une évolution proche de celle des États-Unis, bien que décalée. L’endettement immobilier des ménages y est en effet d’égale ampleur et fragilise de la même manière son système financier au point que la Banque d’Angleterre vient d’injecter 63 milliards d’euros dans les banques sous forme de titres d’Etat, échangés contre les créances immobilières des particuliers. Cette initiative s’ajoutant à la nationalisation de Northern Rock confirme, s’il en était besoin, que, quand il y a le feu à la maison, le pragmatisme britannique fait bon marché du libéralisme dogmatique que la City prétend imposer à l’Europe!
Si je fais mienne l’hypothèse selon laquelle l’Europe résistera mieux que les États-Unis à la crise financière, je dois néanmoins signaler qu’il s’agit néanmoins d’une autre question ouverte, la quatrième. Beaucoup d’analystes, notamment anglo saxons, considèrent que ce n’est qu’une qu’une question de délai. Tôt ou tard, selon eux, nous en arriverons au même point.
Problématique
Au total , je pense néanmoins que l’Europe n’exercera pas, toutes choses égales ailleurs, d’effet dépressif spécifique sur l’économie de notre pays à un horizon prévisible. Peut-elle pour autant nous aider à améliorer notre situation dans le court terme? La réponse est très probablement négative.
Première économie du monde, l’Union européenne est en effet aussi la seule qui soit dépourvue d’un gouvernement économique, susceptible de prendre rapidement et efficacement les initiatives qu’impose la conjoncture. Les États-Unis, la Chine, l’Inde sont des ensembles de taille géographique et humaine comparable, constituent, comme l’Union européenne, des « marchés uniques » sans barrières douanières internes et avec une protection extérieure et, comme l’Eurozone, ont une « monnaie unique». Or ils ont un pouvoir de décision économique unifié alors que l’Union européenne et l’Eurozone ne disposent que d’un centre d’échange d’expériences et de coordination avec une seule exception.
En effet, face à la détérioration de la conjoncture, les seuls instruments véritablement disponibles et susceptibles d’être activés rapidement au niveau européen sont ceux de la Banque centrale de l’Eurozone, c’est-à-dire la fixation des taux d’intérêt et la régulation de la liquidité du système bancaire. En revanche l’Europe n’a pas de Ministre de l’Economie et des Finances, pas de politique budgétaire, pas de politique fiscale, pas de politique des exportations, pas de politique de change, pas de politique industrielle, pas de politique sociale. Même les politiques structurelles relèvent, au niveau de l’exécution, des États qui la composent.
Il est donc vain d’espérer que la Banque centrale de l’Eurozone, faute d’être intégrée, comme dans tous les ensembles comparables, dans un dispositif complet de gouvernance économique, puisse à elle seule combler ce vide. Au surplus cette institution solitaire n’a pas d’autre option pour agir dans son domaine de compétence que de se référer à la mission que les Traités européens lui ont assignée prioritairement, combattre l’inflation. Cette situation est d’autant plus paradoxale et préoccupante que, dans le même temps, l’euro ne cesse d’affirmer sa position dans le monde non seulement comme monnaie de transaction, mais aussi comme monnaie de réserve.
Il en résulte que l’ensemble économique européen, géant passif et endormi, subit les évènements avec pour seule protection la modestie relative de la part de son commerce extérieur dans son PNB et attend de la nature des choses, «libérale» de préférence, qu’elle règle les problèmes alors que ses homologues dans le monde, interviennent, agissent et s’efforcent d’influencer concrètement leur destin.
La France
Ainsi en cette année 2008, la huitième année ce nouveau siècle, alors que le monde traverse une crise économique profonde et que le moteur principal de l’économie mondiale tourne au ralenti et est affecté par des fortes turbulences, notre pays ne peut compter que sur ses propres forces pour traiter ses problèmes. Essayons d’abord de comprendre quelle est notre situation. Aux handicaps hérités du passé s’ajoutent en effet des données nouvelles.
Handicaps
Le premier héritage qui nous complique la tâche est la faiblesse de notre croissance.Si l’on se réfère aux dix dernières années, on constate que, de 1998 à 2002, elle a été de 2,7% par an en moyenne, niveau légèrement au-dessus des 2,25% que les économistes considèrent comme notre potentiel naturel, compte tenu notamment de notre situation démographique. Mais, de 2003 à 2007, cette croissance a été de 1,8%, près d’un point en-dessous de la performance des cinq années précédentes et même un demi point en-dessous de notre potentiel. Pour 2008, les prévisionnistes institutionnels nous situent entre 1,5% (FMI), 1,7% (Union européenne) ou 1,8% (OCDE), la fourchette du Premier Ministre nous situant entre 1,7 et 2%.Cette atonie de la croissance a eu pour corollaire pendant cette période, moins d’investissement, moins de recherche-développement, plus de chômage, plus de déficit public.
Le deuxième handicap, celui qui restreint considérablement notre capacité d’agir, est en effet le niveau de l’endettement public. Cinq chiffres permettent d’en cerner la problématique : la part de l’endettement public dans le PIB, plus de 65%,la part des dépenses publiques dans le PIB qui s’établit à plus de 53%, le montant des prélèvements fiscaux et sociaux qui dépasse 44%, le pourcentage du déficit par rapport au PIB, annoncé à 2,7% pour 2007 et la part des dépenses publiques consacrée au paiement des intérêts de la dette, 15%.
Même si, de temps à autre, nos hommes et nos femmes politiques s’inquiètent du bout des lèvres du niveau de l’endettement public, ils s’en accommodent volontiers, car , contrairement à leurs prédécesseurs qui, face à de tels chiffres, étaient rapidement contraints de dévaluer, de quémander des soutiens extérieurs et de mettre en œuvre des plans de rigueur, l’euro les exonère de cette menace en supprimant le risque de crise de change. Pour autant le caractère pernicieux et irresponsable de cet endettement, si rien n’est fait pour commencer à le réduire, demeure et s’aggravera au fur et à mesure de son accroissement jusqu’au jour où le crédit de l’Etat français sera mis en cause.
Notre troisième handicap est le dynamisme insuffisant de nos exportations. Je dis bien «exportations». En effet ce n’est pas le déficit du commerce extérieur qui fait problème, 39,2 milliards d’euros en 2007. Il est modeste en termes relatifs et notre pays n’a aucune difficulté à le financer. Ce qui est frustrant, c’est que la structure de notre appareil de production ne nous permet pas de profiter autant que nos voisins allemands, la référence exemplaire en la matière, du gisement de croissance supplémentaire que pourrait nous procurer l’exportation. La cause en est connue, c’est le nombre insuffisant d’entreprises de taille intermédiaire, ces Pme dont nous ne savons pas favoriser le développement. On comprendra aisément qu’il est difficile pour un patron de Pme d’affecter dix salariés à la conquête du marché chinois s’il n’en emploie que cinquante. Alors que s’il en a cinq cents, cela serait beaucoup plus facile.
Notre quatrième handicap, peut-être le plus important de tous, est la rigidité de notre système de relations du travail. Comment oublier la lourdeur de l’héritage, laissé en la matière, par le dernier demi-siècle où l’évolution des choses dans notre pays s’est inscrite en divergence par rapport à ce qui se passait dans les autres pays à économie de marché ? Mais le chantier est ouvert et, si une hirondelle ne fait pas le printemps, notons tout de même qu’avec le renouvellement des générations, un vent de modernisation parait souffler sur le monde syndical et patronal donnant, pour la première fois depuis longtemps une chance à la refondation des relations sociales.
Données nouvelles
A ces handicaps hérités du passé s’ajoutent aujourd’hui des données nouvelles qui, selon les cas, peuvent faciliter ou compliquer les choses. Par rapport au passé récent, la situation de l’emploi évolue.
Alors que le chômage constituait la préoccupation principale au cours des vingt dernières années, son taux diminue désormais régulièrement, même s’il continue, comme le note Pierre Cahuc, à se situer «un point au-dessus de la moyenne européenne». «Même l’Allemagne, ajoute-t-il, grâce à une maitrise de ses couts salariaux et à une réforme structurelle de son marché du travail, connait une décroissance du chômage plus rapide que la nôtre».
Sans doute les actions menées par le gouvernement Villepin, les encouragements aux emplois de services, le développement des actions de formation et la modernisation de l’Anpe y sont-ils pour quelque chose. Mais plus encore c’est l’inversion de la courbe démographique qui est déterminante:elle était annoncée depuis longtemps, mais ce n’est que maintenant que la population active semble en voie de stabilisation.
Même si l’emploi des seniors et l’entrée harmonieuse des jeunes sur le marché du travail restent des défis à relever, l’émergence de difficultés croissantes de recrutement dans de nombreux secteurs d’activité confirme, sans que nous nous en rendions compte que la problématique de l’emploi est en train de changer et que le temps n’est pas loin où au sous-emploi va succéder celui de la pénurie avec les questions difficiles qui lui sont associées, notamment celles relatives à la politique d’immigration.
Autre élément nouveau, le retour de l’inflation. Les plus jeunes d’entre nous, je le disais, n’ont pas connu la décennie sinistre qui a suivi le premier choc pétrolier de 1973 où notre pays a subi simultanément une longue période d’inflation à deux chiffres et l’accroissement inexorable du chômage. Peut-être vivront-ils un autre cas de figure, celui qui combinera la réduction continue du chômage avec un rythme de hausse des prix dont nous avions perdu l’habitude depuis le succès de la désinflation compétitive de la fin des années 80. Les causes immédiates de la poussée actuelle sont connues, hausse des prix du pétrole et hausse des prix des matières premières agricoles. Elles ont pour conséquence que nous nous installons d’ores et déjà, à environ 3%, 3,2% en mars sur les douze derniers mois, c’est-à-dire à un rythme d’inflation supérieur à celui que les fondateurs de l’euro et, avec eux, la Banque centrale européenne, considèrent comme le maximum acceptable, c’est-à-dire 2%.
Mais ce ne sera pas la fin de l’histoire, comme nous l’illustre par avance l’exemple allemand, pour une fois un mauvais exemple! Résurgence d’inflation et début de diminution du chômage sont de nature à alimenter les revendications salariales, notamment par le canal des revalorisations automatiques du Smic (2,3% au 1er mai prochain). Sans se référer à l’impatience, générée par la modération salariale qu’avait imposée le financement de la réduction de la durée du travail par les entreprises, ni à l’imprudence des hommes politiques qui ont maladroitement centré leurs campagnes électorales sur le thème du pouvoir d’achat qui ne figurait jusqu’alors que dans le vocabulaire du parti communiste et de la CGT !
Dernière donnée nouvelle : si la France souffre, comme tous les pays, de l’instabilité des parités entre les grandes monnaies du monde, la hausse de l’euro qui en est une composante constitue pour notre pays un sujet de préoccupation peut-être encore plus sensible. Certes, en réduisant la facture pétrolière et les prix des matières premières, cette hausse diminue temporairement la pression inflationniste. Ainsi, en augmentant de près de 10% depuis le début de l’année, l’euro a limité l’impact de la hausse du prix du baril de pétrole en dollars qui progressait pendant la même période de près de 20%. Par ailleurs il est de bon ton d’expliquer que nos exportations s’effectuant à 65% dans l’Union européenne, elles ne sont que partiellement influencées par l’évolution de l’euro, mais outre que, pour la zone euro proprement dite, le pourcentage tombe à 50%, le reste du monde se trouve être aussi celui dont les taux de croissance et donc les capacités d’achat sont les plus importants. Cette hausse de l’euro, tellement continue au cours de la dernière période qu’elle tend à devenir structurelle, représente donc un défi majeur.
L’effort d’adaptation qu’elle va imposer à l’économie aura deux conséquences. D’une part le dualisme entre la part de l’économie française qui est mondialisée et celle qui dépend du marché domestique va s’accentuer avec les tensions et les incompréhensions que suscite cette dichotomie. D’autre part la tendance à la désindustrialisation va également se renforcer, les entreprises n’ayant de plus en plus pas d’autre option que de fabriquer en dollars les chiffres d’affaires vendus en dollars.
On pourrait se dire, comme l’ont fait les britanniques en d’autres temps, que cette évolution, au fond, n’a rien de dramatique et que substituer aux exportations industrielles par exemple les «exportations» que représente en fait le tourisme, lui-même cependant découragé aussi par la hausse de l’euro, n’a rien de déshonorant. Mais même si la rationalité économique ne fournit pas d’arguments définitifs sur la question, on sent bien intuitivement que chacun doit cultiver ses atouts compétitifs et ses atouts innés. La France ne dispose pas de la «City» ni, jusqu’à présent, du «mittlestand» allemand dans le domaine des biens d’équipements. En revanche elle a toujours excellé dans des domaines industriels spécifiques, notamment liés aux infrastructures où elle a fait mieux que les autres, y compris l’Allemagne. Ce serait donc une faute majeure que d’ignorer la menace que représente l’euro fort pour certains secteurs essentiels de notre économie.
Impératifs
Tels sont les principaux paramètres de notre situation économique. L’ombre ou plutôt les ombres paraissent l’emporter, mais des lueurs commencent à filtrer qui laissent espérer un nouveau souffle. Que devons-nous faire et de quels moyens disposons-nous ? C’est le gouvernement qui donnera les réponses, mais il n’est pas interdit au citoyen d’y réfléchir et même de donner un avis.
Qu’on veuille l’afficher ou non, le premier impératif est de retrouver la maîtrise de nos finances publiques. Je suis de ceux qui pensent que tirant parti de l’élection d’un nouveau Président de la République, notre pays aurait gagné à ce que, comme l’Allemagne l’a fait après la désignation d’Angela Merkel comme Chancelière, nous donnions la priorité absolue à la réduction de l’endettement public et que nous en prenions les moyens non seulement par la réduction des dépenses, mais aussi par une politique fiscale appropriée. Les Allemands n’ont pas hésité à utiliser la TVA et ils s’en portent bien, car maintenant que le ralentissement économique est venu, ils disposent d’une marge de manœuvre budgétaire dont nous sommes privés.
Ce n’est pas le parti que nous avons adopté. Même le seul mot de «rigueur», selon nos hommes et femmes politiques, serait insupportable à nos oreilles! Pire encore, les allègements fiscaux de juillet 2007 ont gaspillé en pure perte plusieurs milliards d’euros sans effet économique notable. En particulier,toujours selon Pierre Cahuc, «la détaxation des heures supplémentaires, instaurée à l’automne 2007, n’a pas eu d’impact sur l’emploi et ne devrait pas en avoir à l’avenir. On observe que la hausse des heures supplémentaires n’a pas débouché sur une augmentation de la durée du travail. Beaucoup de patrons déclarent désormais des heures qu’ils avaient l’habitude de payer à leurs salariés sous forme de primes. Il s’agit d’un effet d’aubaine».
Il faut néanmoins traiter le problème et faire ce qu’il faut, le cas échéant sans le dire, c’est-à-dire réduire les dépenses et ne consentir aucune dépense nouvelle ou aucun allègement fiscal qui ne soit préalablement financé. La revue générale des politiques publiques récemment engagée va dans ce sens. L’inconvénient de notre démarche par rapport à celle des Allemands est qu’elle s’étalera dans le temps et qu’elle exigera beaucoup de patience des Français et de détermination de nos gouvernants. Puissions-nous faire preuve de l’une et bénéficier de l’autre. Il n’est néanmoins pas exclu que la détérioration de la conjoncture économique s’accentuant, les évènements ne nous laissent pas d’autre choix que de changer de priorité et d’agir plus vite et plus énergiquement pour mettre fin aux déficits.
Le deuxième impératif est de se préoccuper sérieusement de la question de l’euro. La bonne nouvelle est qu’apparemment, les États-Unis commencent à prendre conscience que la chute inexorable du dollar n’est plus dans leur intérêt et en particulier que l’avantage en termes d’exportations ne l’emporte plus sur son effet inflationniste et sur la menace qu’elle exerce sur la stabilité du financement de leur dette publique et extérieure. L’autre bonne nouvelle est que, dans ce contexte, des pays européens, qui jusqu’à présent affectaient de n’être pas préoccupés par l’évolution de l’euro, changent à leur tour de discours. Nous disposons donc désormais d’une fenêtre de tir qui pourrait permettre de mobiliser les énergies européennes dans la bonne direction, y compris celles de la Banque centrale qui ne pourra pas ne pas tenir compte d’une attitude cette fois-ci quasi unanime des gouvernements européens. La prise de position sans ambigüité des Ministres des Finances du G7 au cours du weekend des 12-13 avril 2008 a ouvert une période nouvelle en annonçant dans le langage codé qui leur est propre que « nous continuons de surveiller étroitement les marchés des changes et nous coopérons de façon appropriée».
Mais les discours et les déclarations ne suffiront pas. Tirant parti de la présidence française de l’Union à partir du 1er juillet, nous devrions promouvoir des initiatives nouvelles en faveur d’une meilleure gouvernance économique. Cette action suppose évidemment que nous donnions des gages sérieux manifestant notre volonté de gestion des finances publiques en cohérence avec nos engagements européens et que nous mettions fin à notre attitude schizophrénique consistant à réclamer plus d’Europe tout en la critiquant sans relâche et en nous en affranchissant fréquemment de ses contraintes. Pour avoir une chance de changer l’Union européenne, il faut en devenir le meilleur élève.
Le troisième impératif est de soutenir à court terme, non pas le pouvoir d’achat, mais la croissance, non pas la demande, mais l’offre. C’est un défaut structurel de la politique économique depuis 1981, et ceci quels que soient les gouvernements, de passer beaucoup de temps et de dépenser beaucoup d’argent, à soutenir directement ou indirectement la consommation alors que le meilleur moyen de soutenir dans la durée le pouvoir d’achat est de dynamiser l’offre.
A très court terme, si l’on veut éviter compenser partiellement l’effet dépressif de l’environnement mondial, l’action devrait porter sur cinq domaines où des résultats concrets rapides peuvent être obtenus sans engager excessivement les finances publiques : l’innovation, l’exportation, les Pme, les infrastructures et le logement. Compte tenu de la modestie de nos moyens financiers, ceux-ci devraient être soigneusement ciblés, accompagnés, si nécessaire, de mesures d’allègements des procédures administratives et règlementaires et, dans certains cas, d’un recours accru au secteur privé.
Le quatrième impératif est d’accélérer et d’approfondir les réformes structurelles. Beaucoup de chantiers sont ouverts. Les plus lourds de retombées positives potentielles sont sans nul doute, ceux du marché du travail et du financement des retraites. Il faudra aller beaucoup plus loin que ce qui a été envisagé jusqu’à présent. Ainsi, encore avec Pierre Cahuc, on ne peut que constater que «l’accord syndical sur la modernisation du marché du travail a accouché d’une souris. La rupture à l’amiable ne règle pas le problème de la rigidité du licenciement économique et risque, là aussi, de n’être qu’un effet d’aubaine: des salariés se mettront d’accord avec leur patron pour déguiser leur démission en séparation à l’amiable afin de toucher l’assurance-chômage».
Mais il y a beaucoup d’autres chantiers qui méritent considération. C’est le moment de réhabiliter les «300 décisions pour changer la France» du rapport de la «Commission pour la libération de la croissance française», présidée par Jacques Attali. Mal présenté à l’opinion publique par son Président et mis, temporairement on l’espère, sous le boisseau pour cause de campagne électorale, ce rapport ne mérite ni excès de louange, ni indignité. Il recense de manière particulièrement claire et ordonnée la multitude d’obstacles qui empêchent une croissance plus importante et non inflationniste dans notre pays.
Nous limiterions-nous à mettre en œuvre l’ «Ambition n°3», «Améliorer la compétitivité des entreprises françaises, en particulier des Pme», telle que détaillée dans le chapitre 2, que, j’en suis convaincu, nous gagnerions déjà un ou deux dixièmes de point de croissance, et ceci sans pratiquement avoir à dépenser un euro d’argent public. Je pourrais continuer à énumérer les 8 «Ambitions» et les 20 «Décisions fondamentales» proposées par le rapport. Il en est peu qui ne suscitent pas immédiatement l’adhésion, pour peu que l’on soit de bonne foi et plus préoccupé de l’intérêt général que de certains intérêts particuliers qui, en se référant à l’adjectif consacré et démagogique, ne sont pas tous «respectables».
Un dernier impératif est évoqué moins fréquemment, mais n’en est pas moins déterminant. Notre pays pâtit énormément de l’absence d’expression cohérente, claire, lisible et expliquée de la politique économique que nous entendons suivre. Cette lacune ne date pas de ce quinquennat. La valse des Ministres de l’Economie et des Finances que notre pays connait depuis de nombreuses années et le fait que nous ayons perdu l’habitude de désigner à ce poste critique des personnalités, véritables «poids lourds» de la politique ou experts économiques reconnus et incontestés, y ont contribué. De surcroit la scission entre le Budget et l’Economie, dont j’ai eu l’expérience concrète en d’autres temps, ne facilite pas la tâche des personnalités qui en ont la responsabilité, quelles que que soient leurs qualités. Le Président de la République ou le Premier Ministre, quels que soient leurs talents, ne peuvent suppléer à cette lacune. Les grands réformateurs ont toujours eu la sagesse de s’appuyer sur des Ministres de l’Economie et des Finances de fort calibre et assurés de la durée. Souvenons-nous du Général De Gaulle avec Antoine Pinay, de Georges Pompidou avec Valéry Giscard d’Estaing, de Konrad Adenauer avec Ludwig Erhard ou de Tony Blair avec Gordon Brown sans parler des grands ministres socialistes, Jacques Delors, Pierre Bérégovoy et Dominique Strauss-Kahn qui, dans des circonstances politiques difficiles, ont souvent su limiter les dégâts et maintenir le cap. L’économie est une affaire sérieuse; elle ne souffre pas l’improvisation politique ou la compétence approximative. Aurait-on eu à ce poste critique un tel dirigeant en juin dernier, sans doute aurait-on évité l’erreur de politique économique du début du quinquennat.
Conclusion
Je me résume.
Le monde change. Le cycle exceptionnellement long de croissance ininterrompue que viennent de connaître les Etats-Unis touche à sa fin. Si la croissance des pays émergents se poursuit à un rythme élevé, la pression qu’elle exerce sur les marchés du pétrole et des matières premières, crée de l’incertitude. L’Union européenne, par sa puissance et sa taille, reste un îlot de stabilité et de résistance, mais avec un dynamisme insuffisant pour constituer un facteur d’entrainement pour notre pays.
Une époque s’achève, celle de la croissance naïve que la mise en œuvre systématique et parfois dogmatique de l’économie de marché suffisait à préserver le monde des aléas et des revers économiques. Le retour à la réalité est brutal, mais sera peut-être salutaire, si la leçon en est tirée que l’économie de marché, en particulier dans sa dimension financière doit être strictement encadrée et régulée et non pas soumise au seul appât incontrôlé du gain. Il est temps que les Etats cessent de fuir leurs responsabilités économiques en s’abritant derrière une philosophie libérale mal assimilée et instrumentalisée.
Quant à nous Français, faible croissance, déficits publics croissants, chômage encore trop élevé, ouverture médiocre aux réformes nous ont distingué, négativement, pendant les années récentes des pays d’économie de marché comparables. De surcroît nous sommes exposés, comme les autres, aux risques économiques globaux, hausses du pétrole et des matières premières, instabilité des changes, crises financières à répétition. Et l’horizon à court terme recèle à la fois des raisons d’espérer avec la nouvelle tendance à la réduction du chômage et des sujets de préoccupation avec la résurgence de l’inflation.
Mais paradoxalement nos handicaps et nos faiblesses peuvent devenir des forces. Si la nécessité incontournable de réduire l’endettement public restera un handicap tant qu’il ne sera pas pris à bras le corps, en revanche, la timidité de nos réformes jusqu’à présent laisse un champ immense de progrès possible pour peu que nous sachions les mener dans le cadre d’une politique économique réfléchie et cohérente qui en explique le sens au pays et y appliquer détermination, continuité et, pourquoi pas, un peu de consensus.
Je ne crois donc que ce soit être excessivement optimiste que de pronostiquer qu’un nouveau souffle puisse nous faire passer, sans trop de dégâts, la mauvaise passe que traverse l’économie mondiale.

Très intéressant, quelques remarques parcequ'on se concentre toujours sur les détails à critiquer :-) :
- je doute que l'action que la fed apparaisse longtemps "une fois la poussière retombée" aussi positive que cela. Cela tiendrait du miracle -- les banques font des bêtises énorme, perdent des sommes colossales -- il suffit que la fed agite sa baguette magique, renfloue des montants invraisemblables pour que tout soit rétabli sans dommages majeurs ?
Si la fed pouvait injecter autant d'argent sans que cela finisse par avoir des conséquences négatives, changeons de modèle économique ! Faisons lui financer toute l'économie en direct, avec les dollars sortis du chapeau plutôt que ce modèle compliqués qui finalement revient au même puisqu'à la fin c'est ainsi que sont refinancées les banques.
Ce n'est pas facile de voir les conséquences des actions de la fed, mais restons sur un modèle simple, toute cette action me semble revenir à une énorme création monétaire, et la conséquence de la création monétaire, c'est l'inflation et la dévaluation. Les Etats-Unis ne se portent pas trop mal de la dévaluation actuelle, mais les exemples historique montrent que cela ne durera pas. La création monétaire ne pourra être évitée que si les banques remboursent tout, mais pour que cela se passe sans peine il faudrait la crise actuelle soit un faux semblant (or les erreurs des banques sont avérées), sinon le risque est de maintenir les banques à bout de bras pendant qu'elles remboursent par petit bout, donc d'obtenir une crise à la japonaise, déprime de l'économie pendant des années et des années, sans qu'on semble jamais arriver à en voir réellement le bout.
- "l’action devrait porter sur cinq domaines où des résultats concrets rapides peuvent être obtenus sans engager excessivement les finances publiques : l’innovation, l’exportation, les Pme, les infrastructures et le logement"
Wa-hou ! Ca mérite d'être discuté *très* en détail. Trois premiers domaines où les déficiences françaises sont tellement profondément ancrées qu'il est difficile de croire que les réformer ne va pas se heurter pas à une infinie variété de résistances et difficultés qui vont finir par enliser l'effort, et finalement deux domaines où par nature il est difficile d'agir sans engager un volume considérable des finances publiques, ce qui est d'ailleurs déjà le cas depuis longtemps.
Rédigé par:jmdesp | le 03 mai 2008 à 13:26
Merci pour cette analyse très large. Vous énumérez beaucoup d'actions à prendre au niveau des Etats et des gouvernements. Mais l'adaptation à la globalisation et au nouveaux biotopes économiques ne vient-elle pas aussi d'abord de la société et des opinions publiques? On le voit à travers la multiplication des ONG et associations, ou le développement de l'entrepreneuriat (certes encore beaucoup trop faible en Europe), les individus et les groupes affichent aujourd'hui une capacité à s'organiser en dehors des structures traditionnelles. Cette capacité se renforce avec internet. Inévitablement, cette évolution aura un impact sur les performances économiques de demain, même si cet impact est encore difficile à discerner.
Rédigé par:JeanYvesHuwart | le 10 juillet 2008 à 01:06