Voilà trois ans exactement que, souhaitant occuper une partie de mon temps à rendre service, j’ai engagé une activité artisanale et bénévole de soutien et de conseil à des jeunes entreprises. Rendre compte, fût-ce sommairement, de cette expérience microéconomique peut être utile à ceux qui envisageraient de faire de même.
D’autant qu’à partir de cette année, la fiscalité apporte un encouragement puissant à ce type d’activité. Non seulement 75% du montant investi en direct dans des petites et moyennes entreprises peut désormais être déduit du montant dû au titre de l’impôt de solidarité sur la fortune dans la limite de 50000€, mais, dans la limite de 40000€, 25 % de la part du montant investi qui ne serait pas pris en compte au titre de la première disposition peut être déduit de l’impôt sur le revenu. L’incitation pour l’investissement individuel direct est d’autant plus marquée que si le passage par des fonds d’investissement spécialisés est autorisé, il se traduit néanmoins par une réduction de l’avantage consenti.
Pour être fortement encouragé, le chemin de l’investissement individuel direct n’est pas sans périls, même si, pour les plus fortunés, significativement financés par l’impôt, les risques patrimoniaux sont par définition limités. La voie la plus prudente consiste sans doute à s’agréger à un réseau de « business angels » qui offre en général la sécurité relative d’une procédure d’instruction organisée, d’une expertise partagée et de modèles contractuels utiles. Pour autant les taux de succès des investissements effectués par ce canal si l’on en croit les rares données publiées ne sont pas exceptionnels.
Une démarche individuelle conserve dès lors son intérêt.
La plupart du temps, certes, elle ne peut faire face à l’intégralité du besoin de financement initial de l’entreprise, même naissante. Pour permettre le démarrage, il faudra mobiliser d’autres concours, familiaux ou amicaux, en plus des risques financiers personnels pris par les fondateurs sur leur patrimoine quand, rarement, il existe ou vis-à-vis des banques, disposées, tout aussi rarement, à consentir un prêt.
Ce que l’investisseur individuel peut apporter en plus, c’est une capacité cruciale de dialogue, de critique et de soutien à un moment où le ou les fondateurs sont seuls face à leur projet et à la décision que, seuls, ils devront prendre ou ne pas prendre de s’y engager totalement. Ensuite quand vient le moment de la mise en œuvre, ce rôle devient moins décisif, car la responsabilité de l’action ne se divise pas et l’investisseur devra prendre garde à ne pas se faire plaisir en jouant les mouches du coche et en consommant sans réelle valeur ajoutée le temps de l’entrepreneur. Enfin, si la croissance du chiffre d’affaires et des effectifs est au rendez-vous, alors que la recherche de nouveaux fonds propres devient nécessaire et que l’entreprise doit s’organiser, les fondateurs peuvent apprécier la disponibilité d’un investisseur individuel avec lequel ils n’ont pas de conflits d’intérêt et qui peut leur offrir le conseil de son expérience et de son objectivité. Ses avis peuvent aussi bien aider à régler les conflits entre fondateurs que les assister dans leur dialogue avec les investisseurs professionnels qui, pourront, seuls, leur apporter les fonds propre suffisants pour donner toute sa dimension potentielle à leur entreprise avant qu’elle ne soit rachetée par un concurrent ou qu’elle ne vogue de ses propres ailes en bourse.
Chacun peut mesurer l’intérêt intrinsèque et égoïste qu’un investisseur individuel, bénéficiant du recul de l’âge et de la disponibilité du temps, peut trouver dans une telle activité. Pour autant, les difficultés ne manquent pas pour s’y engager.
Identifier des projets et des entrepreneurs n’est pas chose aisée. Pour ce qui me concerne, parmi les huit projets auxquels je me suis intéressé depuis trois ans, l’un m’est venu par le canal familial, un autre, par une ancienne relation professionnelle, un troisième, à l’occasion d’une conversation au cours d’un colloque, et les cinq derniers, par l’intermédiaire de ce blog. J’imagine que la participation à un réseau de « business angels » peut offrir, pour peu qu’on s’y attache un cadre de recherche plus systématique et moins aléatoire.
Cependant je dois à la vérité de constater que la méthode purement pragmatique que j’ai adoptée m’a offert beaucoup plus d’opportunités que celles que mes moyens d’analyse et de financement ne pouvaient me permettre de suivre. Il fallait donc choisir. Dans un souci d’efficacité et de facilité de gestion, j’ai décidé de ne m’intéresser qu’à des projets relevant de ce que l’on est convenu d’appeler les « nouvelles technologies » et, à deux exceptions près, à des modèles dits « B to B ». M’intéressant à l’émergence des entreprises, j’ai affiné mes choix en me focalisant sur la personnalité des candidats entrepreneurs que j’avais en face de moi et sur la conviction qu’ils mettaient à défendre le concept qu’ils voulaient mettre en œuvre beaucoup plus que sur des « business plans », le plus souvent virtuels, ou sur un discours technologique dont je ne pouvais appréhender la pertinence qu’à travers un dialogue socratique exigeant. J’ai ainsi eu affaire in fine, pour les huit projets que j’ai suivis, à une population de treize fondateurs potentiels.
Après trois ans de pratique, étant entendu que les contacts se sont noués principalement au cours des deux premières années, je n’ai enregistré que trois déceptions, correspondant à deux projets, ce qui, si je me réfère au taux de succès que l’on peut constater dans les recrutements de managers dans l’industrie, est plutôt satisfaisant. Et encore dois-je souligner que, pour deux d’entre eux, l'insatisfaction n' a pas eu réellement pour cause la personnalité des fondateurs , mais les circonstances du projet. Quant à la seule véritable déception, elle a tenu à un manque d'engagement et de transparence d’un fondateur vis à vis du projet auquel il participait et auquel il avait convaincu de nombreux investisseurs, dont j'étais, de contribuer grâce à une force de conviction hors du commun.
Quel bilan au bout des ces trois ans ?
Sur les huit entreprises que j’ai contribué à créer ou à relancer, deux ont été liquidées ou sont en cours de liquidation, soit, sur cet échantillon, évidemment restreint, un taux de mortalité de vingt cinq pour cent. Pour la première, le fondateur et moi nous sommes trompés sur l’intérêt du concept ; nous nous en sommes aperçus assez rapidement pour mettre fin à l’expérience sans trop de dégâts. Pour la deuxième, le concept était excellent, mais, situation que l’on rencontre fréquemment dans les nouvelles technologies comme dans l’industrie, le projet a démarré neuf mois trop tard et ni les fonds propres, ni les ressources humaines qui auraient permis de surmonter ce handicap initial n’ont pu être trouvés. Cet échec a suscité d'autant plus de frustration chez les nombreux investisseurs individuels qui, comme moi, y ont contribué, que, pendant la même période, d’autres aventures, fondées sur le même concept, ont connu un succès éclatant.
Deux autres de ces huit entreprises connaissent une croissance accélérée et, au bout d’une période très courte, ont su mobiliser l’engagement de deux fonds d’investissement respectés et puissants qui sont entrés dans leur capital pour un montant cumulé de six millions d’euros à des valorisations significatives. Les ingrédients de ces deux succès sont sans surprise, qualité des fondateurs, justesse du concept, excellence de la technologie, adéquation du calendrier de réalisation au rythme d’émergence du marché.
Les quatre dernières entreprises sont dans des situations variées et se trouvent à un stade de leur développement qui ne permet pas encore d’avoir une visibilité suffisante pour être assuré de leur destin. L’une a construit un produit et une offre commerciale répondant à une attente réelle de son marché, mais progresse à un rythme modéré, toutefois, dans des conditions d’exploitation et de trésorerie qui lui assurent un avenir raisonnable. Une autre a conçu une offre innovatrice, destinée à l’immense marché des petites et moyennes entreprises et appuyée sur un processus d’industrialisation performant. Son succès dépendra de sa vitesse d’exécution et de sa capacité à mobiliser les fonds propres, permettant de la garantir. Les choses sont en bonne voie. Les deux dernières, les plus récentes, interviennent dans l’univers des médias et offrent des propositions innovantes et inédites, mais devront disposer de temps pour être reconnues, leur besoin de financement étant heureusement modeste.
Au total, les six entreprises encore actives dans ce portefeuille d’investissement, gérées par dix des treize fondateurs d’origine, en partant de rien, emploient déjà ensemble environ quatre vingt personnes pour un chiffre d’affaires cumulé, proche de huit millions d’euros et se trouvent dans une situation de trésorerie et de résultat qui leur permet d’envisager l’avenir avec une confiance raisonnable.
De ce bilan, somme toute, encourageant, les leçons de portée générale qui peuvent en être tirées sont affligeantes de banalité. Pour autant elles ne doivent jamais être perdues de vue, même si la tentation existe et que parfois on peut se laisser aller à y céder.
D’abord ne pas se limiter à un seul investissement. Il faut avoir le moyen et l’espoir de compenser les échecs par des succès, sauf à avoir une confiance inébranlable et jamais démentie en son jugement. C’est la raison pour laquelle je me suis impliqué dans huit projets, maintenant ramenés à six, nombre suffisant pour diviser les risques, mais sans doute maximal pour être suivi convenablement par un individu isolé.
Ensuite limiter l’engagement unitaire sur un investissement déterminé à un montant qu’on peut se payer le luxe de perdre sans regret ni amertume. Sur huit investissements, j’ai enfreint -modérément- cette règle une fois et j’ai eu tort.
En outre ne pas se payer de mots sur sa capacité à influer réellement l’occurrence du succès ou de l’échec. Le destin de l’entreprise dépend avant tout et surtout de la qualité de l’équipe, de la pertinence du projet, de l’excellence de la technologie et du réalisme du financement. Chaque fois que l’on est tenté de faire l’impasse sur l’un de ces éléments parce que les trois autres sont réunis, ce qui est une tentation fréquente, les choses risquent de mal tourner.
Enfin, s’il faut répondre à tout appel des fondateurs, requérant un conseil ou un soutien, il faut se garder de s’imposer et d’intervenir sans être sollicité, non seulement pour éviter le risque de gestion de fait, mais parce que gérer une entreprise est une activité à plein temps et suppose l’accès en temps réel à la totalité des informations disponibles. Rien n’interdit de mettre en garde, mais fébrilité et vibrionnisme doivent être proscrits.
Cela étant dit, il est sans doute peu d’activité qui soit plus gratifiante que celle de contribuer, fût-ce modestement, à la naissance de jeunes et nouvelles entreprises et d’observer la manière dont leurs fondateurs déploient volonté, courage, talent et imagination.
Un mot encore sur l’échec. Certains des fondateurs que j’ai fréquentés avaient connu l’échec dans un projet précédent, d’autres, je l’ai dit, ont échoué dans deux des projets auxquels je me suis intéressé. Mais quand je constate le succès qu’enregistre désormais les premiers, j’en conclus que l’échec, pour peu qu’on sache en tirer les leçons, peut être la meilleure des écoles, d’autant qu’il ne suffit pas d’être à la tête d’une entreprise quand elle réussit pour en mériter le crédit. Succès et échecs sont souvent le résultat d’une problématique complexe que l’analyse ne sait pas toujours décrypter. N’hésitons donc pas à donner une deuxième chance à un fondateur qui a échoué précédemment. Il est possible qu'instruit par l'expérience, il réussisse le projet suivant.
Ces réflexions n’épuisent pas à l’évidence le sujet de la création des petites entreprises. Par exemple il est fréquent d’entendre dire que, dans la dernière période, de grands progrès ont été réalisés pour simplifier les formalités auxquelles elles doivent satisfaire, et c’est sans doute exact. Mais, pour autant, on fait l’impasse sur d’autres contraintes ou insuffisances dont elles pâtissent et qui ne relèvent pas nécessairement de l'Etat, qui mériteraient autant, sinon davantage d’attention. Mais ceci est une autre histoire dont je reparlerai peut-être.
