Dans ses "Riverains rêveurs du métro Bastille", après Saint-Paul et Hôtel de Ville, Cyrille Fleischman a osé poursuivre son voyage littéraire sur la ligne n°1 jusqu’au métro Bastille.
Ce n’est pas le seul voyage auquel il nous convie dans ce dernier livre.
Cyrille Fleichman fait revivre ces cinémas de quartier dont on retrouve difficilement la trace, Saint-Sabin, Saint-Paul et Lux-Bastille, et qui n’existent plus que dans notre nostalgie. Heureuse époque où l’on faisait l’effort de sortir de chez soi pour ne pas manquer le dernier film qui comptait, le Tarzan, ou le dernier Michèle Morgan, ou «une production en couleurs basée sur une aventure authentique dans des forêts et des savanes, avec, en alternance, des mers éternellement bleues», film qui «se terminait avec quelques lignes retraçant le destin réel des personnages», «en noir brillant sur fond de parchemin rosé», «le genre de précisions historiques qu’on pourrait trouver dans le générique d’une telle œuvre en Technicolor».
A quoi s’ajoute aussi cette fois-ci un voyage dans la fiction ou dans le temps. Ainsi quittant le Lux-Bastille, Natchdem rencontre le capitaine Yankel P., directement sorti du film, venu le remercier d’être «la seule personne du quartier Bastille qui n’ait pas trouvé le film complètement idiot». Mendel Pantofl, lui, engage la conversation dans la salle d’attente de son dentiste, avec Honoré de Balzac, qui se trouve avoir habité rue «de» Lesdiguières, la même rue que lui. Quant à Markus Novelitz, «un écrivain yiddish passé au français», plongeant dans le piano de Mme Stendikt, pour trouver une sortie de secours, il y rencontre Georges Gershwin, surveillant le massacre d’une de ses œuvres.
Les quatorze nouvelles de ce livre ouvrent beaucoup d’autres aperçus sur les surprises et les leçons de la vie. On y découvrira par exemple l’aventure entrepreneuriale des «maillots de corps épicés», distribués de manière exclusive en épicerie et la succession d’évènements qui en résultera. On y apprendra comment un amour improbable peut sauver la subvention indispensable à un journal condamné. On s’y réjouira de constater qu’un auteur, «ouvrier casquettier et écrivain yiddish» ayant publié un unique ouvrage et ayant réussi, par des visites régulières, à le maintenir, offert à la clientèle chez le libraire qui avait été aussi par amitié son éditeur, est récompensé de sa persévérance par la rencontre avec son héros.
Même si Cyrille Fleischman a changé de quartier, il a cependant conservé son caractère distinctif, cette petite musique, tendre et pleine d’humour, dont j'ai déjà parlé. Avec peut-être un peu plus de gravité et de réserve. Peut-être aussi, cette fois-ci, les personnages retiennent-ils moins l’attention que les relations, les situations et les circonstances qui les mettent en scène.
En tout cas, pour notre plaisir, Cyrille Fleischman s’est bien gardé de mettre en pratique «la ligne de conduite habituelle» de Simon Austatnik, le héros de sa dernière nouvelle, «éviter de se poser des questions sur les gens, leurs raisons, leurs rêves, leur avenir ou sur le temps qui leur restait à vivre». En effet, n’est-ce pas le sel de la vie que de se poser ces questions et de ne pas leur trouver des réponses.
