Qui aurait parié sur un «miracle» économique allemand en 1945 ou sur un «miracle» économique britannique en 1997 en dépit de la cure thatchérienne qui avait précédé ? Pas grand monde. Pourtant, dans le premier cas, deux décennies, et dans le second cas, une décennie de croissance et de prospérité ont suivi dans ces deux pays.
De même, aujourd’hui, peu nombreux seraient ceux qui parieraient sur un «miracle» français dans la décennie qui vient.
Les fondamentaux de notre pays restent cependant excellents : une démographie dynamique, des entreprises offensives, une volonté d’entreprendre et un esprit de conquête qui imprègnent de plus en plus les nouvelles générations, un potentiel éducatif et technique exceptionnel, une attractivité culturelle et touristique qui ne se dément pas.
Certes les freins sont également connus et importants : une dette publique écrasante, une réglementation du marché du travail archaïque, des élites nombrilistes et hexagonales, ignorantes du monde et néanmoins donneuses de leçons, un poids politique excessif des extrémismes idéologiques.
Pourtant les obstacles que ces expériences réussies et d’autres encore ont rencontré n’étaient pas moins importants. Il y a cependant un ingrédient dont la plupart de ces pays ont bénéficié et dont nous avons été privés depuis trop longtemps, qui, si notre médiocre performance économique ne peut lui être attribuée en totalité, en explique cependant une bonne partie.
Nous n’avons pas eu la chance d’avoir notre Ludwig Erhard ou notre Gordon Brown.
Là où les Allemands ont eu le même ministre de l’Economie pendant quatorze ans et les Anglais, le même Chancelier de l’Echiquier pendant dix ans, nous avons vu se succéder en France au cours des douze dernières années neuf ministres successifs de l’Economie et des Finances.
Là où, en Allemagne et en Angleterre pendant les périodes évoquées, la fonction de responsable de l’économie a été confiée à deux économistes professionnels, sur nos neuf ministres successifs, un seul répondait à cette définition.
Là où chez nos deux voisins, pendant ces mêmes périodes, cette fonction critique a été confiée à des fortes personnalités, capables de résister et, si nécessaire, d’imposer leurs points de vue face au Chancelier Fédéral allemand ou au Premier Ministre britannique au nom de leur expertise scientifique, nos grands argentiers ont rarement pu ou su acquérir cette stature.
Aucun des candidats à la Présidence de la République parmi ceux qui ont une chance sérieuse d’y accéder n’a ce profil. Et c’est heureux. Car si cette combinaison de caractéristiques est nécessaire pour élaborer et mettre en œuvre une politique économique digne de ce nom, elle ne correspond pas à celle que requiert la charge suprême. D’ailleurs les grands ministres de l’Economie ont rarement fait de grands chefs de l’exécutif. Ainsi Ludwig Erhard a-t-il été un médiocre et éphémère Chancelier et je gage d’avance qu’il en sera de même pour Gordon Brown. Les talents requis sont différents.
Il faut cependant espérer que celle ou celui que nous élirons le 6 mai aura la sagesse de nommer, pour la durée de son quinquennat et, si possible, du suivant, s’il (ou elle) est réélu (e), un Ministre de l’Economie et des Finances qui réponde à ces caractéristiques.
L’empathie entre le titulaire de ce poste d’une part et le Premier ministre et le Président de la République d’autre part n’est pas indispensable. Il n’y avait guère de sympathie naturelle entre Konrad Adenauer et Ludwig Erhard . Il y en a de moins en moins entre Gordon Brown et Tony Blair. De même n'y avait-il guère d'"atomes crochus" entre le Général De Gaulle et Antoine Pinay, l'architecte du redressement économique et financier de 1958 qui, il est vrai, n'était pas un économiste professionnel, mais qui était étroitement inspiré par Jacques Rueff qui, lui, l'était.
Notre futur (e) Président de la République (e) aurait donc tort de rechercher à travers une telle nomination le confort d’une relation de dépendance ou d’amitié. Ce qui devrait être déterminant dans sa décision, ce sont la compétence économique, l’indépendance d’esprit, le talent pédagogique et le courage, la pratique de l’anglais et, si possible, de l’allemand étant un complément indispensable à cet ensemble de qualités compte tenu de la dimension européenne grandissante de la conduite de l'économie.
Le concours Lépine d’innovations ponctuelles et de solutions-miracle, plus ou moins hasardeuses, auquel se livrent depuis plusieurs mois, nos candidats, sous la pression des partis qui les soutiennent, des lobbys contradictoires qui leur promettent des voix qu’ils ne contrôlent pas ou d’intérêts particuliers qui ne se sont jamais exprimés avec autant d’arrogance, ne tient pas lieu de la politique économique dont le pays a besoin. Celle-ci devra se fonder à partir du 7 mai au matin sur les données économiques les plus récentes, fournies par le service public, débattues avec des centres d'expertise indépendants et analysées professionnellement, et conduira à hiérarchiser, à mettre en cohérence, à cadencer les objectifs, voire à en abandonner certains.
Puisse notre futur (e) Président (e) de la République comprendre et accepter que sa responsabilité ne soit pas de gérer l’économie, mais soit en revanche de choisir et de soutenir celui qui saura le faire avec efficacité dans la continuité et l’indépendance à la fois dans l’intérêt du pays et dans son propre intérêt politique.
Dans cet esprit, ce choix est beaucoup plus important que celui du Premier ministre dont le rôle s’apparente de plus en plus, depuis la mise en place du quinquennat, à celui d’un chef d’état-major et qui ne doit pas, lui non plus, se comporter en Ministre de l’Economie et des Finances.
