Thomas Philippon, qui a appris l’économie avec Olivier Blanchard et qui enseigne l’économie financière à la Stern School of Business de l’Université de New York, n’est pas un inconnu pour les lecteurs de ce blog.
Un compte rendu que j’avais fait en octobre dernier de la dernière étude sur la productivité de Proudfoot avait suscité un commentaire de DT qui avait attiré notre attention sur un article que cet économiste avait publié dans Le Monde du 1er septembre 2006.
La thèse qui y était soutenue peut être résumée par les deux conclusions suivantes, justifiées par une analyse approfondie de plusieurs enquêtes d’opinion :
« S’il y a bien en France une crise de la valeur travail, elle n’est pas celle que l’on croit. Il n’y a pas de disparition du désir de travailler. Contrairement aux idées reçues, les Français accordent plutôt plus d’importance au travail que la plupart des Européens, et ils sont parmi les premiers à enseigner à leurs enfants à travailler dur. (…) S’il y a d’un côté un désir de travailler, et de l’autre une volonté d’entreprendre, comment se fait-il qu’il y ait une crise du travail ? Que l’on interroge les patrons ou les ouvriers, les managers ou les employés, on arrive au même constat : la France est le pays développé où la part des gens satisfaits de leur travail est la plus faible. »
Ce point de vue m’avait tellement frappé que je m’y suis référé longuement dans un livre, actuellement sous presse et qui sera disponible dans les prochaines semaines, «Causeries à bâtons rompus», où je m’interroge entre autres sur «le bonheur au travail».
Le livre de Thomas Philippon, "Le capitalisme d'héritiers, la crise française du travail", qui vient d’être publié donne cependant une toute autre ampleur à sa réflexion.
Contrairement à beaucoup d’essais qui ne fondent leurs affirmations que sur la conviction de leur auteur, Thomas Philippon applique une méthode statistique, comparative et historique de caractère scientifique à l’analyse de données et d’opinions, fournies par l’OCDE, le Global Competitiveness Report et le World Value Survey et regroupées, selon les cas, en un échantillon de 21 pays développés ou de 80 pays à niveaux de développement plus diversifiés.
Les constats qui en résultent et qu’il nous propose n’en ont que plus de force dans leur simplicité rigoureuse :
- «Les travailleurs français veulent travailler et les entrepreneurs veulent entreprendre».
- Les rigidités institutionnelles «n’expliquent au mieux qu’un huitième des variations du chômage entre les pays, et moins d’un tiers des variations des taux d’emploi».
- La «crise du travail en France» est «une crise non pas du désir individuel de travailler, mais de la capacité à travailler ensemble. En effet, la France est le pays développé où les relations de travail sont les plus mauvaises à la fois du point de vue des dirigeants d’entreprises et du point de vue des employés», la véritable «exception française» selon l’auteur.
- Or «statistiquement, la qualité des relations sociales dans l’entreprise explique 70% des variations de taux d’emploi entre les pays (…). C’est deux fois mieux qu’avec les variables institutionnelles classiques (taux de remplacement et durée des allocations chômage, taux d’imposition du travail, coûts de licenciements, etc.)».
Ainsi Thomas Philippon établit dans l’échantillon étudié que la France est le pays où, à la fois, la satisfaction des employés est la plus faible (Grèce exceptée), la coopération entre managers et employés la moins satisfaisante (sans exception) et le taux d’emploi parmi les plus médiocres (Grèce, Espagne et Italie font plus mal).
Cependant constater une corrélation ne suffit pas. Il faut aussi éclaircir le sens de la causalité. Thomas Philippon va le rechercher dans l’analyse historique. Et de fait, les éléments qu’il rassemble sur «la genèse des attitudes syndicales», sur le rôle du «paternalisme», sur «les limites du management familial», sur l’importance du «bureaucratisme» qui culmine avec la pratique des «parachutages» étatiques, confirment l’existence dans notre pays d’un «cercle vicieux» qui explique «la mauvaise qualité du dialogue social» et ses conséquences sur l’emploi.
Aujourd’hui, toutefois, constate Thomas Philippon, «le modèle bureaucratique est tombé en désuétude, au moins dans le secteur privé» et «le capitalisme familial, au contraire se porte bien». Si notre pays est à la fois celui où le capitalisme familial est encore le plus présent* et aussi celui où la coopération managers-employés est la moins satisfaisante, l’auteur n’en déduit pas pour autant un lien causal, ne serait-ce que parce que souvent, ce type d’actionnariat est davantage un facteur d’atténuation de l’hostilité des relations sociales que l’inverse. En revanche le capitalisme familial, s’il conduit au management héréditaire, ce qui n’est pas toujours le cas, peut contribuer, aux côtés du système de reproduction bureaucratique et étatique du management, à un rythme insuffisant de renouvellement des élites.
L’auteur met ensuite «en évidence les effets néfastes (de nos difficultés collectives à créer des conditions de travail constructives) au niveau des entreprises, puis sur le chômage et l’emploi et finalement sur le bien-être des individus et la richesse nationale», effets, selon lui, «de l’ordre de plusieurs points de PIB».
«Que faire ?» dès lors est la question essentielle. Mais Thomas Philippon m’en voudra-t-il de dire que la réponse qu’il lui donne dans son dernier chapitre nous laisse quelque peu sur notre faim, même si les pistes qu’il évoque sont raisonnables. Je préfère m’en tenir à ce propos qui figure dans sa conclusion : «La solution de nos problèmes n’est ni politique ni législative. Il ne faut certes pas négliger les réformes des institutions du marché du travail. Mais réformer sans s’attaquer aux raisons profondes du blocage est une démarche hasardeuse, car les sociétés humaines ont cette étrange qualité plastique qui les rend tout à la fois malléables et rigides, de sorte qu’on ne saurait longtemps empêcher les gens de faire ce qu’ils veulent, et qu’il est difficile de les amener à faire ce qu’ils ne veulent pas. On ne remettra pas durablement les Français au travail sans rendre le travail plus attractif et plus satisfaisant pour tous.»
Avec ou sans campagne électorale, les 110 pages du livre de Thomas Philippon apportent une contribution importante, sinon décisive, au diagnostic de l’état de notre société et de notre économie et des pathologies qui les empêchent de progresser comme elles le devraient. Ce diagnostic des causes premières de notre défaut de performance est capital si l’on veut éviter de se tromper sur les politiques à mettre en œuvre.
Ce que nous démontre l’analyse de Thomas Philippon, c’est que la plupart des mesures juridiques ou financières, proposées, par les uns et par les autres, ne traitent pas l’essentiel : mettre fin, selon sa terminologie, à «l’exception française» que constitue notre incapacité à «travailler ensemble».
*Situation spécifique qui avait déjà été mise en évidence par Mairi Maclean, Charles Harvey and Jon Press dans un livre "Business Elites and Corporate Governance in France and the UK" que j’avais commenté sur ce blog en février 2006.
