Politologue, directrice de recherche au CNRS et chargée de cours à Sciences Po, Janine Mossuz-Lavau vient de publier, L'argent et nous, un ouvrage qui rend compte d’une enquête qualitative, menée en deux ans de janvier 2004 à décembre 2005, «auprès de cent cinq hommes et femmes, de tous milieux, tous âges, toutes régions et toutes orientations politiques : du RMIste au richissime négociant en pierres précieuses, tous – ou à peu près, nobody’s perfect ! – sont représentés».
Je ne résumerai pas ce livre qui mérite le détour et qui nous révèle beaucoup sur nous-mêmes, que nous soyons pauvres ou riches, d’autant que l’auteure le fait elle-même avec brio dans une excellente conclusion.
Parmi beaucoup d’autres développements qui remettent en cause beaucoup d’idées reçues, ceux du chapitre 14, relatif à «l’image de la corruption», retiennent cependant particulièrement l’attention. On y découvre une lucidité et une indulgence de nos contemporains qui tranchent avec l’intégrisme des médias et de l’institution judiciaire.
Certes, comme l’auteure le rappelle, au fil des décennies, d’après les sondages, un pourcentage croissant de nos compatriotes met en cause «l’honnêteté des élus du peuple» et une majorité considère que les hommes politiques sont corrompus, seuls dix pour cent d’entre nous appliquant cependant le même constat aux femmes politiques. Pourtant, ajoute-t-elle, «la tolérance zéro à l’encontre de la corruption et des «affaires» n’est en effet pas la règle commune si l’on en croit les personnes interrogées entre 2004 et 2005. Quand on évoque ce type de malversations, la réponse spontanée est souvent : «Ce n’est pas bien, mais…» Un «mais» qui ouvre la porte à nombre d’indulgences…»
L’auteure identifie ainsi quatre type d’attitudes.
La première, «extrême» et certes «rarissime», «voudrait qu’on double les peines pour les personnes de gauche condamnées». En effet, explique l’un des interlocuteurs, «l’on ne peut pas reprocher aux personnes de droite de faire du profit, puisqu’elles obéissent ainsi à leur tradition, à leur éducation et que c’est leur manière d’être. En revanche, insiste-t-il, c’est inacceptable venant de la gauche…»
La deuxième attitude, celle de la «tolérance zéro», a tout de même un certain nombre d’adeptes. Tolérance zéro, car «les élus (qui) font de la politique pour s’enrichir(…) devraient veiller au bien public», car aussi «déjà riches», ils «n’ont pas besoin d’accumuler encore plus de biens», car en outre «ces corrompus donnent le mauvais exemple», car enfin ils «bénéficient d’une trop grande clémence et qu’on entérine ainsi la règle : deux poids, deux mesures». Ces «personnes qui ne tolèrent pas la corruption ont tendance à dire que les politiques sont «tous pourris» et à préciser qu’elles visent aussi bien les hommes de droite que les hommes de gauche, quelques que soient par ailleurs leurs propres orientations». Pour beaucoup d’entre elles, le seul homme politique qui trouve grâce à leurs yeux de ce point de vue est le Général De Gaulle qui faisait «passer l’Etat avant toute chose».
Répandue également est une troisième attitude, celle de la «réprobation compréhensive». Pour ses adeptes, «la corruption a toujours existé» ; seule, «la médiatisation (…) donne l’impression que le phénomène a pris de l’ampleur». D’ailleurs, «la corruption est un comportement humains et chacun de nous, en situation, se conduirait peut-être de cette manière». «Les hommes politiques sont pris dans un engrenage (…) Ils seraient happés par une machine plus forte qu’eux, ce «pouvoir», mère de toutes les turpitudes, qui exposeraient à de telles tentations l’être humain que bien rares seraient ceux qui parviendraient à ne pas y succomber». En outre, «il faudrait relativiser», «le phénomène n’est pas aussi grave qu’on le prétend», «ils ne sont pas tous pourris», «les personnes interrogées qui sont d’origine étrangère ont tendance à sourire quand on leur parle du sujet à propos de la France, car ce serait bien pire ailleurs» et «il y a des maux bien plus graves, des scandales plus importants et (…) il ne faut pas monter en épingle des faits qui n’ont pas entrainé mort d’homme».
Plusieurs enfin pratiquent «la tolérance à 99%» en réagissant «par des propos d’une extrême tolérance qui se transforment parfois en acceptation pure et simple, sinon, mais c’est plus rare, en justification de ce que l’on observe». Certains de ceux-là vont du «négationnisme» pur et simple («C’est tellement énorme (…) que l’on se demande même si c’est vrai ou pas») à l’indifférence la plus totale, parfois justifiée par le fait que la corruption est «politique» par nature et par le constat de leur impuissance à remédier à la situation. D’autres établissent des distinctions entre enrichissement personnel et actes inévitables pour financer la politique ou remporter des contrats à l’étranger et trouvent «inadmissible la pratique des juges français qui prennent trop à cœur les affaires de corruption». Selon l’un d’eux, «nous avons en France des juges d’instruction qui sont des fous furieux, qui mériteraient d’être dans des asiles d’aliénés». Il en est même enfin qui justifient la corruption «par la nécessité où seraient les hommes politiques d’avoir (un certain) « train de vie »."
D’où cette conclusion de l’auteure : «On comprend mieux en tout cas, par ces histoires de vie, pourquoi des hommes politiques confondus par la justice pour s’être livrés à des actes répréhensibles par rapport à l’argent, ont pu être réélus quelque temps après. Entre autres choses, leurs électeurs n’avaient pas subi de préjudice dans leur vie quotidienne. Et ils ont pu avoir le sentiment que tout cela se passait dans un autre monde si éloigné du leur que les faits en devenaient irréels».
On mesure, à travers cette analyse en profondeur de Janine Mossuz-Lavau, la distance qu’il peut y avoir entre les données qui résultent de sondages, construits sur des questions auxquelles la bienséance dicte des réponses mécaniques, et les réactions authentiques et les sentiments profonds des personnes interrogées. C’est le mérite d’une étude comme celle-là que de faire apparaître ce qui est important et ce qui ne l’est pas pour nos concitoyens.
Cependant la lecture de ce livre se justifie encore plus par l’éclairage inhabituel qu’il apporte sur nos rapports avec l’argent et en particulier et encore plus par la réponse qu’il donne à des questions aussi cruciales que: «comment, (en France), subsiste-t-on avec moins de 1200 euros par mois ? Comment se débrouille-t-on quand on est pauvre ? ». Cela, qui est l’essentiel du livre, j’ai renoncé à le résumer, car il faut le lire complètement pour commence à essayer de comprendre.
