Que restera-t-il de cette grise année 2006 ? Chacun aura sa lecture des évènements qui l’ont marquée et appliquera sa subjectivité au souvenir qu’elle lui laissera.
Au plan national, certains retiendront une timide embellie économique et sociale, illustrée par un taux de croissance en progrès, mais encore inférieur à notre potentiel, et par un taux de chômage désormais sensiblement inférieur à 9%. Tous résultats qui auraient pu être meilleurs si les politiques nécessaires en faveur de l’exportation, de l’innovation et de l’investissement avaient été, au cours des dernières années, plus déterminées, continues et cohérentes.
D’autres seront plus sensibles à un délitement politique grandissant. La précocité et le caractère interminable de la pré-campagne présidentielle y ont contribué. Un certain effacement de l’exécutif a laissé libre cours à la dictature des émotions, entretenue par le système médiatique, et a conduit à substituer très souvent la gesticulation inutile à l’action indispensable et à renoncer au changement par peur de l’opinion et de la rue. Du coup beaucoup de remises en ordre nécessaires ont été différées ou n'ont guère avancé : le marché du travail attend encore sa réforme, le système éducatif est de manière récurrente en question et en chantier, l’institution judiciaire, après Outreau et Clearstream, reste encalminée, la menace de la dette publique est toujours minimisée.
2006 a été aussi la dernière année utile de la présidence de Jacques Chirac et sera celle de son bilan. Sur ses douze années à la tête de l'Etat, cinq ont été neutralisées, à la suite de la malencontreuse dissolution, par la cohabitation avec Lionel Jospin. Des sept autres, on peut retenir notamment cinq acquis : les 5000 personnes dont la vie est désormais épargnée chaque année, en attendant mieux, par une nouvelle et courageuse politique de la sécurité routière dont il faut espérer qu’elle sera maintenue et amplifiée, la professionalisation réussie des Armées, une position juste de la France sur l’Irak, même si elle a été mal exécutée,le quinquennat dont les effets bénéfiques, cependant, ne sont pas encore patents et enfin l’idée magnifiquement réalisée du Musée du Quai Branly. D'autres éléments resteront sans doute au débit de cette période: l’allergie persistante de l’exécutif, sauf peut-être en fin de parcours, à une véritable démarche de réforme économique et sociale comme celle qu’avaient menée à partir de 1958, sous l’autorité du Général De Gaulle, Antoine Pinay et Jacques Rueff , les modifications répétées de la Constitution française, utilisée comme un instrument de tactique politique, et plus encore la calamiteuse politique européenne qui a culminé avec un référendum absurde et mal défendu.
Le paysage européen n’a pas été plus encourageant pendant cette même année 2006. Le "coma" institutionnel, résultat des Non français et néerlandais, reste profond. S’y ajoute maintenant une défiance grandissante à l’égard de l’euro, particulièrement paradoxale.
Le devoir de mémoire qui tient désormais lieu de culture historique devrait en effet rappeler aux peuples européens, et notamment au peuple français, les effets dévastateurs des aléas monétaires, générateurs de désordres économiques et sociaux, dont ils sont désormais protégés grâce à la monnaie unique. Les discours sur la mondialisation, nouvelle «tarte à la crème» des essayistes et commentateurs d’aujourd’hui, ne peuvent occulter cette réalité quand on se souvient que le commerce extérieur de l’Union Européenne ne représente pour cette économie-continent, comme aux Etats-Unis, que quelques 10% de son produit intérieur brut.
Aussi bien, en dépit de sa paralysie politique, grâce notamment à la sage politique de l’Allemagne et en dépit de la performance française encore trop médiocre, la situation économique globale de l’Union Européenne s’est sensiblement améliorée en 2006, taux de croissance plus élevé, taux de chômage en recul, déficits publics à nouveau en-dessous de 3%.
La sagesse allemande s’est notamment manifestée par une volonté déterminée de la «grande coalition» au pouvoir de réduire la dette publique. La séquence de réduction des déficits est impressionnante : 4% du PIB en 2003, 3,7% en 2004, 3,2% en 2005, 2,1% en 2006, 1,5% prévus pour 2007 et 2008. Témoigne du sérieux allemand, entre autres, l’annonce pendant la campagne électorale du relèvement de la TVA, expliqué au peuple sans détour et mis en œuvre sans faiblir par l’exécutif, qui inclut les socialistes, alors même que si les deux tiers du produit de cette mesure (18 milliards d’euros) vont à la réduction du déficit, un tiers est destiné à diminuer les cotisations patronales sur les salaires. Doctement, on expliquait de ce côté-ci du Rhin que cette initiative dictée par la volonté d’accélérer la réduction de la dette publique allait casser la croissance. On sait maintenant qu’il n’en sera rien et qu’au contraire la rigueur et la cohérence de la politique économique d’Angela Merkel ont créé un climat de confiance qu’on n’avait plus connu depuis longtemps en Allemagne et qui n'est pas pour rien dans son succès.
On peut rêver que nos candidats à la charge suprême en prennent de la graine et se décident enfin à appeler un chat un chat, c’est-à-dire à expliquer aux Français que le problème le plus urgent que nous ayons à traiter, celui dont la solution permettra ensuite de traiter les autres, est celui de la dette publique, et que, pour le traiter convenablement, il faudra non seulement réduire les dépenses, mais aussi augmenter, pendant une certaine période, les impôts.
On peut aussi rêver qu’Angela Merkel en charge de l’Europe pour les six prochains mois réussisse à la faire sortir de son sommeil, mais sans trop y croire En effet les interlocuteurs essentiels dont elle aurait besoin pour avancer, le nouveau Président de la République Française et le nouveau Premier Ministre britannique, ne seront pas encore en place pendant cette période.
Cette vacance européenne est d’autant plus préoccupante que l’état du monde est peut-être encore plus inquiétant qu’il ne l’était il y un an.
L’année s’est achevée avec l’exécution de Saddam Hussein, marquée par la précipitation et l'indécence, et son accession, évidemment abusive, mais inéluctable, au statut posthume de "martyr", favorisée par une procédure judiciaire, expéditive et bâclée. Certains Etats et certains dirigeants ressentiront sans doute une forme de soulagement à cette disparition accélérée du dictateur de la scène publique. Tout laisse penser en effet que désormais les conditions dans lesquelles, pendant plus de vingt ans, ses forfaits, aujourd’hui unanimement condamnés, n’ont pas autrement ému les uns et les autres, et n’ont pas empêché les démocraties occidentales de l’utiliser quand cela servait leurs intérêts, ne seront pas débattues devant un tribunal international.
Cette péripétie, douteuse encore que prévisible, retient cependant moins l’attention que le chiffre, désormais dépassé, de 3000 soldats américains tués en Irak, et que celui des 60000 victimes irakiennes. Le sacrifice de ces vies n’ouvre hélas pour l’instant aucun espoir de sortie honorable du bourbier irakien dans lequel les Etats-Unis, et derrière eux, volens nolens, ce que l’on appelle encore l’Occident, sont empêtrés. Le bout du tunnel surgira-t-il du ranch texan où, parait-il, Georges Bush réfléchit au problème ? On aimerait l’espérer.
Car, comme le Vietnam en son temps, la question irakienne en ayant fait percevoir à nouveau que "le Roi était nu", a mis en lumière les limites de la puissance américaine et a affaibli tragiquement sa capacité à contrôler les évènements du monde. Le Moyen-Orient s’enfonce dans sa crise permanente, les Etats-Unis, jusqu’alors, seuls capables de temps à autre à prendre des initiatives de stabilisation étant aux abonnés absents. La Corée du Nord et l’Iran peuvent de leur côté défier, pour l’instant impunément, les puissances nucléaires et se joindre de facto au «club» sans y avoir été invités.
Au regard de ces sujets de préoccupation, les performances exceptionnelles des Bourses mondiales et les progrès de la reconnaissance des effets nocifs des émissions de CO2 ne suffisent pas à rassurer sur l’avenir.
Face à la vacuité américaine dont il faut espérer qu’elle ne durera pas, le monde a besoin de l’Union Européenne. Si l’on admet que du pire peut sortir le meilleur et qu’aux jours gris de l’hiver succèdent nécessairement ceux, légers, du printemps, on peut se convaincre que le renouveau est possible et que l’élection présidentielle permettra à notre pays d’en être l’un des acteurs essentiels au cours des cinq années qui viennent. D’où l’importance décisive du débat que nous allons vivre et du choix que nous allons faire au cours des quatre premiers mois de 2007.
