Alors qu’il est très difficile de mettre d’accord nos femmes et hommes politiques sur les questions essentielles qui engagent l’avenir du pays, dette publique, fonctionnement du marché du travail, éducation ou recherche, il est un sujet sur lequel le consensus est sans défaut, c’est celui de la condamnation des indemnités de départ ou des options de souscription d’action.
Qu’on soit de droite ou de gauche, on ne trouve pas de mots assez durs et on ne ménage pas l’expression émue des bons sentiments pour stigmatiser ce patron stupide, malhonnête ou inefficace qui a conduit son entreprise à la ruine et qui néanmoins bénéficierait d’avantages exorbitants. En revanche, on considère normal que celui supposé prendre des risques importants bénéficie en retour de rémunérations tout aussi importantes. Sans oublier de mettre à part l’entrepreneur fondateur qui a réussi dont la fortune ainsi acquise est retenue comme légitime.
On comprend bien que ces propos répétés qui peuvent réjouir quelques gogos sont d’autant plus rentables politiquement que la poignée de personnes qui pourraient se sentir directement concernées ne constituent aucun enjeu électoral et qu’ils sont structurés de manière à éviter de poser la vraie question, celle de l’excès global des hautes rémunérations, qui, elles, concernent beaucoup plus de personnes dont l’influence et les capacités de rétorsion peuvent être plus significatives.
Il est ainsi commode d’en rester aux faux semblants. On sait bien que, depuis que les polémiques relatives aux indemnités de départ et aux options de souscription se sont développées, la nature ayant horreur du vide, comme le montrent les chiffres de pdgceo.com, les rémunérations de base fixes et variables connaissent une évolution accélérée qui permettra aux intéressés de se constituer une épargne de précaution, fort utile, si le jugement du monde politique et médiatique –particulièrement qualifié pour cela !- sur leur performance devait les en priver à l’ultime étape de leur mandat.
De surcroît si les risques personnels attachés à la position de dirigeants d’entreprise cotée sont réels et, pour partie, distincts de ceux que connaissent d’autres collaborateurs de l’entreprise, ils ne justifient pas pour autant les rémunérations exorbitantes qui sont allouées dans certains cas, fût-ce au bénéfice de dirigeants ayant réussi au jugement de ce même monde politique et médiatique, jusqu’à ce que les circonstances leur deviennent contraires.
Il est juste de dire que, seul, le risque entrepreneurial authentique, celui du fondateur d’une entreprise qui a mis en jeu tout son patrimoine ou celui de l’innovateur au talent exceptionnel, justifie que l’on oublie les limites de la raison quant à la légitimité des profits réalisés, d’autant que ces personnages hors du commun sont souvent aussi ceux qui savent restituer à la société une large partie de ce dont les hasards de la fortune les ont dotés.
Les hautes rémunérations « ordinaires » ne justifient pas d’être « sanctuarisées » de cette manière.
L’analyse dont elles peuvent faire l’objet, pour cette question comme pour d’autres, relève d’abord de la technique, celle des spécialistes de la gestion des ressources humaines. Force est de constater et de regretter que ces derniers sont étonnamment silencieux quand il s’agit de qualifier et d’évaluer les divers instruments de rémunération dont bénéficient les dirigeants des grandes entreprises et dont aucun, per se, ne justifie une quelconque diabolisation. Sans doute craignent-ils, en s’exprimant, que la polémique concernant certains cas très exceptionnels ne vienne contaminer les pratiques appliquées dans la discrétion aux cohortes beaucoup plus nombreuses de dirigeants ou de cadres supérieurs dans les secteurs beaucoup plus variés, moins exposés à la curiosité publique. Mais du coup ces spécialistes laissent le champ libre à ceux qui, dans le monde politique et médiatique, se sentent fondés à s’exprimer à tort ou à travers sur ces sujets sans en connaître aucune des réalités concrètes. Ces derniers pérorent d’ailleurs également en toute impunité et sans véritable contradiction sur la gestion des entreprises et les performances de leurs dirigeants, les conseils d’administration n’ayant jamais à cœur de rétablir les faits et de justifier publiquement les évaluations et les décisions que la loi leur confie.
Un second niveau d’analyse concerne tous les citoyens et rentre cette fois-ci indiscutablement dans le domaine de compétence de leurs représentants. C’est celui du degré d’inégalité des revenus et de patrimoine que la société est prête à accepter au nom de l’efficacité économique et sociale. La réponse peut être explicite ou implicite et l’instrument dont l’Etat dispose pour la traduire dans les faits est la fiscalité. La sincérité des discours des uns et des autres sur les excès des hautes rémunérations doit ainsi être jugée à l’aune des options fiscales proposées au pays et votées au Parlement. Les chasses à l’homme périodiques, les effets de manche sur tel ou tel instrument de rémunération, voire, l’encadrement législatif ou même l’interdiction de l’un ou l’autre, toutes initiatives rapidement contournées par l’imagination du terrain, ne peuvent servir d’alibi et n’aboutissent qu’à discréditer davantage, inutilement et injustement, les entreprises dans leur ensemble.
Que l’on laisse donc les entreprises opérer comme elles l’entendent et utiliser les instruments qui leur paraissent opportuns dans le cadre des règles qui en gouvernent le fonctionnement sous le contrôle des instances judiciaires ou parajudiciaires qualifiées. En revanche que l’exigence et le degré de réduction des inégalités excessives de revenus et de patrimoine, quels que soient leur origine, jugés souhaitables par la majorité des citoyens, s’expriment à travers le système fiscal, l’outil que deux siècles de démocratie ont mis à leur disposition notamment pour cela. On peut souhaiter que celles et ceux qui vont solliciter nos suffrages se déterminent à aborder devant nous cette vraie question au lieu d’amuser le tapis avec des indignations incantatoires particulièrement stériles, vaines et sans suite concrète utile.
