La 2ème journée de cette 81ème Semaine Sociale de France commence par la synthèse de la journée précédente, proposée par Bernard Lecomte, l'auteur d'une biographie de référence de Jean-Paul II. Il souligne à juste titre la forme de "levée de tabou" qu'a représentée, dans cette enceinte, la place réservée à la pensée libérale contemporaine jusqu'à constater "une sorte de connivence" avec l'éthique chrétienne de la "préférence pour les pauvres". Pertinent également était le rappel de l'importance attachée aussi bien par Jérôme Vignon que Geneviève Médevielle, à "la manière" ou à "la méthode", comme caractère distinctif de ce qui devrait être une approche chrétienne des actions en faveur de la justice. Bernard Lecomte termine son compte-rendu par une citation de Victor Hugo, extraite d'une lecture de la veille au soir: "Vous avez fait des lois contre l'anarchie, faites maitenant des lois contre la misère".
Forme, quelque peu provocatrice, de clin d'oeil et de défi à celui qui lui succède à la tribune, premier des hommes politiques à intervenir, le Ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur, président de l'UMP et candidat à la présidence de la République en devenir. Invité à s'exprimer sur la question "Qu'est-ce qu'une société plus juste?", le "plus" ayant été ajouté malicieusement au thème choisi, à l'intention des dirigeants politiques ayant accepté de s'exprimer, Nicolas Sarkozy ne devait pas et ne pouvait d'ailleurs pas réserver de surprise par rapport à la pensée dont ont pu avoir connaissance ceux qui lisent ses écrits, tant la question de la justice y est présente.
Pour autant quelques uns de ses propos invitent à une réflexion supplémentaire: la justice ne s'affaiblit-elle pas quand on lui accolle des adjectifs, "sociale", "familiale", etc., qui en réduisent la portée en la limitant alors qu'elle doit s'appliquer à toutes les dimensions de la société, ne faut-il pas éviter de confondre inégalités et injustices, les premières, dans le sillage de John Rawls, pouvant contribuer à lutter contre les secondes, la justice ne doit-elle pas non seulement compenser les handicaps, mais aussi récompenser les mérites, l'essentiel n'est-il pas de se battre pour une société qui ne soit plus bloquée et où chaque destin ne soit pas écrit d'avance? Dans une société où, selon Nicolas Sarkozy, "tous les indicateurs d'équité se dégradent", la volonté qui doit changer les choses ne manque pas de points d'applications possibles: primes pour l'emploi qui bénéficient à 8 millions de personnes alors qu'elles devraient sans doute être réservées plus significativement à ceux qui en ont le plus besoin,, immigration choisie, opposabilité du droit au logement, limité à l'hébergement dans le programme de l'UMP et renvoyée au futur programme présidentiel.
D'autres pistes encore ont été ouvertes, mais je ne suis pas certain que, pour beaucoup des "semainiers", la musique n'ait pas suscité plus d'intérêt que les paroles et que la découverte du caractère de l'homme qui se prépare à solliciter leurs suffrages n'ait pas plus retenu l'attention que l'énoncé de telle ou telle proposition nécessairement contingente. De ce point de vue qu'ont-ils pu retenir? Une certaine forme de charisme de la conviction, une grande force d'expression, une volonté d'explication, une référence fréquente aux réalités concrètes, le tout appuyé sur une gestuelle dégageant la sympathie et la proximité, mais n'échappant pas toujours aux facilités oratoires qui peuvent faire se rétracter certains auditoires, telle une forme excessive de plaidoyer en faveur des femmes exposées à des situations difficiles, jugée certainement à tort plus racoleur que sincère ou un excès de familiarité qui a pu choquer ceux qui ont une image différente d'un futur Président de la République. Néanmoins, que l'on ait été convaincu ou non par les positions de fond de l'orateur, beaucoup se sont convaincus du caractère personnel et approfondi de sa réflexion, le situant ainsi aisément à la hauteur et au niveau que requiert son ambition.
Les Semaines Sociales de France ont ensuite sacrifié à l'inévitable vidéo, sans laquelle tout rassemblement ne saurait désormais survivre. Cette fois-ci elle était consacrée à un patchwork de huit propositions défendues par les personnalités les plus variées, François de Witt, Xavier Emmanuelli, Patrick Viveret, Pierre Larrouturou, Jean-Pierre Denis, Christine Boutin, Maria Nowak, Jean Boissonnat, et mélangeant l'utopique et le concret: le partage entre générations, le droit au logement opposable, le revenu maximum autorisé, la loi d'initiative citoyenne, le dividende universel, le microcrédit, le statut du travailleur. Ces proposition, illustration du boullonnement des idées, ne sont pas celles des Semaines Sociales de France qui émergeront demain au nombre de douze de ses travaux et que l'on trouvera sur un site adhoc, www.unesocieteplusjuste.org.
La matinée devait s'achever par une autre question "Comment sortir de l'injustice dans les rapports nord-sud?", posée à Rubens Ricupero, l'ancien Ministre des Finances du Brésil, et Pascal Lamy, le responsable de l'Organisation Mondiale du Commerce. Pour être quelque peu convenu et constituant une sorte de figure obligée d'un débat sur la justice, le débat devait néanmoins offrir quelques aperçus intéressants en raison de la qualité des intervenants.
Rubens Ricupero, écartant la démagogie du discours habituel sur ces questions, insistait sur l'importance des efforts autonomes que doivent consentir, sur leurs propres ressources et forces, les pays les moins avancés tout en mettant en lumière la nécessité de les aider, par des actions de formation et d'entrainement adéquats, à surmonter les trois peurs qui les envahissent, la peur de négocier des arrangemenst commerciaux internationaux, la peur d'être les dindons de la farce de ces négociations en y perdant des emplois, la peur de ne pas savoir faire face à la compétition par manque de savoir-faire.
Pascal Lamy se montrait plus critique que Rubens Ricupero sur la persistance d'"injustices iusupportables" du commerce international à travers une liste auto explicative, le coton pour les USA, le sucre de betterave pour l'Union européenne, le riz pour le Japon, le cacao encore pour l'Union européenne, le textile et l'habillement pour tous les pays riches etc. Pour corriger ces injustices qui affectent le commerce international, en l 'absence d'autorité supra-nationale et avec la pérennité des Etats-nations, il n'y a pas d'autre voie possible que la négociation, la recherche du consensus et donc le compromis. Cette réalité n'empêche pas le monde de changer: il ya maintenant plusieurs Nord et plusieurs Sud, diluant le clivage historique des décennies précédentes entre le Nord et le Sud; il n'est plus possible de disssocier les injustices domestiques, internes aux nations, et les injustices du monde pris dans son ensemble; la mondialisation de l'économié de marché est devenue une réalité incontournable. Question ultime: ce que l'on appelle la doctrine sociale de l'Eglise ne devrait-elle pas s'adapter à ces réalités nouvelles? Comment? Le temps manquera hélas pour connaître la réponse de Pascal Lamy.
Durant l'après-midi, les "semainiers" devaient poursuivre leurs travaux dans neuf ateliers: entreprise et justice, la justicet et la famille, la justice dans la ville, la justice dans le marché, la justice selon la Bible et les principales religions, une institution de la Justice qui soit vraiment juste, les migrations: quels enjeux pour la justice, l'Union européenne est-elle vraiment en quête de justice?, l'injustice de la pauvreté. On le voit, aucune des facettes de la question de la justice n'aura été ignorée
