Réunir 3500 personnes au CNIT de La Défense pour débattre la question "Qu'est-ce qu'une société juste?" est une forme d'exploit qui mérite d'être saluée. Il est vrai que la vénérable institution que sont les"Semaines Sociales de France" en est à sa 81ème session et n'a jamais hésité à aborder les questions difficiles, par exemple, la violence en 2002, l'argent en 2003, l'Europe en 2004 et "Transmettre, partager des valeurs, susciter des libertés" l'an dernier.
Cette première journée du 24 novembre, après une introduction de Michel Camdessus, le Président des Semaines Sociales de France, a vu notamment se succéder Bronislaw Geremek qu'il n'est pas nécessaire de présenter, Jérôme Vignon, le directeur pour la protection et l'inclusion sociales à la Commission Européenne, Philippe Van Parijs, professeur d'éthique économique et sociale à Louvain et à Harvard et Geneviève Médevielle, professeur à l'Institut Catholique de Paris.
Il serait totalement inapproprié de tenter de résumer ces interventions d'une densité et d'une qualité extrêmes d'autant qu'elles feront certainement l'objet de publications. Je préfère évoquer quelques repères qui me restent d'une écoute attentive.
D'abord on ne peut qu'être frappé de la pertinence manifestée par les Semaines Sociales de France d'avoir retenu le thème de la "société juste" à ce moment de notre vie nationale. Nous sentons bien en effet que c'est cette question qui est au coeur de l'interpellation dont a fait l'objet notre société à travers les deux séismes politiques du 21 avril 2002 et du 29 mai 2005 et les crises des banlieues d'octobre 2005 et du contrat première embauche de mars-avril 2006. Ce n'est pas un hasard si les principaux candidats déclarés et potentiels à la prochaine élection présidentielle incluent de plus en plus dans leur vocabulaire, qu'ils soient de droite ou de gauche, les concepts d'"ordre juste" ou de "société juste".
Dans ce contexte, la réflexion de Bronislaw Geremek, s'efforçant de répondre à la question "Une société occidentale devenue injuste?", avait toute sa place. Certes "le scandale de la pauvreté", déjà dénoncé par François d'Assise, est ancré dans l'histoire des hommes et, sous cet angle, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Le professeur Geremek voit pourtant poindre sous le libéralisme économique auquel il ne conçoit pas d'alternative crédible, comme le lui a montré l'expérience de son pays, la Pologne, une forme de "darwinisme social" auquel l'Union et les nations européennes doivent s'opposer par une démarche déterminée tendant à "maximaliser le minimum social". De ce point de vue, souligne-t-il encore, les Français ont eu tort de penser que l'Union européenne n'avait pas de dimension sociale. C'est tout le contraire avec des politiques communes orientées pour beaucoup d'entre elles, et notamment la politique agricole commune, vers plus de solidarité. Mais combien les choses seraient plus faciles, mentionne-t-il au passage, si la croissance européenne s'installait durablement au-dessus de 3% par an.
De la remarquable intervention de Jérôme Vignon sur la question "Crise de la protection sociale ou crise du modèle social?", je retiendrai le rappel des trois principes qui, selon Bernd von Maydele, dans "Enabling Social Europe 2005", devraient être les piliers d'un consensus normatif, fondant le modèle social européen: principe d'autonomie, principe d'inclusion sociale et principe de justice redistributive. Pour traduire ces principes dans les faits, entre autres actions, la voie de la "flexisécurité" parait incontournable. Mais à la question que pose la salle, "comment la mettre en oeuvre?", Jérôme Vignon répond en insistant sur la nécessité d'une démarche première des entreprises, en quelque sorte assymétrique. C'est à eux de tirer les premiers, car c'est eux qui ont les responsabilités, dirais-je dans mon propre langage. A l'évidence, les syndicats ne sont pas en position de prendre l'initiative et l'implication de l'Etat ne pourrait qu'en compromettre le succès. Le "grand compromis historique" entre simplification du marché du travail et sécurisation des parcours professionnels ne peut être suscité que par les entreprises.
Réfléchir à la "société juste" sans se référer à John Rawls et à sa "Théorie de la Justice " eut été mission impossible. Bronislaw Greremek et Jérôme Vignon n'y ont pas manqué. Mais c'est Philippe Van Parijs qui devait présenter de manière magistrale la pensée du grand philosophe politique avec l'exégèse de ses trois principes d'égale liberté, d'égalité équitable des chances et de différence et l'exposé des critiques dont elle a fait l'objet de la part de Amyarta Sen, de Gérald Cohen et de Van Parijs lui-même. J'ai retenu de cette réflexion passionnante deux idées essentielles: les inégalités d'avantages socio-économiques ne sont acceptables que si elles contribuent à améliorer les perspectives de ceux qui ont les positions sociales les moins avantageuses, la liberté réelle pour tous suppose de maximiser d'une manière ou d'une autre ce que reçoivent au fil de leur existence celles et ceux qui reçoivent le moins. Philippe Van Parijs, avec d'autres propose à cette fin de mettre en place "L'allocation universelle". Il y a peut-être d'autres méthodes, mais le philosophe pose le problème.
Où se situe "l'enseignement social de l'Église sur la justice" dans ce débat? C'est Geneviève Médevielle qui a eu la difficile mission de répondre à cette question. Si, historiquement, l'Église catholique a été à l'origine de beaucoup des initiatives les plus généreuses dans le domaine social et si beaucoup de textes pontificaux ont abordé la question sociale, c'est l'exemple de la célèbre lettre pastorale des évêques américains de 1986, "Justice économique pour tous", qui lui a servi de référence pour expliquer, que c'est avant tout "l'art du discernement" que les catholiques doivent appliquer aux circonstances concrètes pour y mettre en oeuvre des démarches, cohérentes avec leurs convictions. Conservons cependant en mémoire le message essentiel que croyants et non croyants peuvent certainement faire leur: la justice d'une société se mesure d'abord à la manière dont elle traite ses pauvres.
