Absent de Paris quelques jours et n'ayant pas eu accès au haut débit pendant cette période, je n’ai pas pu réagir comme je l’aurais souhaité aux commentaires qui ont été postés sur mes deux derniers billets. Maintenant que l’affaire EADS a connu un premier épilogue, beaucoup des réactions que j’aurais pu avoir ont perdu leur intérêt . Je me limiterai donc à l’essentiel, c’est-à-dire à répondre aux questions qui m’ont été directement posées.
S'agissant des hautes rémunérations, Matthieu ne croit pas à l’autorégulation des conseils d’administration et se demande si l’Etat ne devrait pas fixer un plafond, exprimé en multiple du SMIC ou du salaire moyen, par voie législative. Personnellement , je suis opposé à cette dernière méthode, non seulement parce qu’elle est difficilement compatible avec l’économie de marché et au surplus particulièrement complexe à mettre en œuvre compte tenu de la diversité des situations concrètes qu’il serait artificiel d’ignorer, mais aussi parce qu’elle aurait des effets pervers peu souhaitables, alignement indifférencié des rémunérations sur le plafond, installation des sièges sociaux à l’étranger et domiciliation des rémunérations hors de France etc. Cependant la tentation du recours à l’Etat existe. C’est pourquoi il me semble que l’une ou l’autre des instances où se rencontrent les dirigeants d’entreprises cotées serait bien avisée de prendre l’initiative d’élaborer, d’expliquer et de favoriser la mise en œuvre d’un code de bonnes pratiques en la matière de manière à fournir aux conseils d’administration une référence sur laquelle leur action de normalisation et de moralisation pourrait s’appuyer. Il faut un «rapport Bouton» pour les hautes rémunérations à l'image de celui qui a permis de commencer à assainir le gouvernement d'entreprise.
Hayekfan et Delepine évoquent des rémunérations pour partie payées à l’étranger de manière occulte. Il y a peut-être eu ou il peut encore y avoir des pratiques condamnables. Je n’en sais rien. Mais les obligations de transparence qui s’imposent aux rémunérations des dirigeants des sociétés cotées incluent celles qui leur sont payées normalement à l’étranger, notamment dans le cadre de la réglementation fiscale applicable en la matière. Delepine ajoute qu’il n’y a pas besoin de légiférer et qu’il suffit de renforcer les moyens de l’Autorité des Marchés Financiers et de «favoriser les dénonciations». Je crois, comme lui, que de nouvelles interventions législatives n’apporteront rien. Mais je le rassure : notre pays connaît une tradition de dénonciation qui ne s’est pas affaiblie. Je ne suis pas certain que ce soit l’un des aspects les plus sympathiques de notre culture nationale.
De nombreux commentateurs (hayekFan, Illusion, Delepine, Fontaine) ont interprété certains de mes propos concernant l’affaire EADS comme relevant d’un souci de faire échapper les dirigeants mis en cause à leur responsabilité («responsable, mais pas coupable») et de les faire bénéficier de «l’impunité». Telle n’était en aucune façon ma préoccupation. Je crois au contraire, comme je l'ai déjà écrit sur ce blog, que la responsabilité et la révocabilité « ad nutum » sont au cœur de la grandeur et de la servitude de la fonction de président-directeur général et qu’on ne saurait y déroger.
Mais je revendique pour la personne qui l’exerce comme pour toute personne ayant à répondre de ses actes ce que les Américains appellent un «jugement loyal».
Ainsi accuser un dirigeant de délit d’initié sur la foi de simples rumeurs fait bon marché de la présomption d’innocence. La question technique et juridique posée est simple : les dirigeants qui ont levé leurs options avaient-ils connaissance ou non du retard supplémentaire de six mois du A 380 alors que le public à cette date l’ignorait. Mais la réponse est complexe : ni André Lévy-Lang, ni Bruno Vanryb, auxquels Fontaine fait allusion, ni moi-même, ni quiconque exérieur au processus, ne l’a. Seule la consultation des informations et de la documentation internes à l’entreprise est de nature à la fournir. C’est la mission de l’Autorité des Marchés Financiers et, le cas échéant, de sa Commission des Sanctions, de faire la lumière. Attendons donc qu’elle se prononce hors de toute précipitation et en s’appuyant sur la procédure contradictoire. Méfions-nous des jugements catégoriques et hâtifs comme viennent de le confirmer de récents non-lieux prononcés plus de dix ans après les faits sans que les conséquences désastreuses des incriminations initiales puissent être réparées.
Juger de l’extérieur les responsabilités du management est tout aussi difficile. C’est le rôle éminent et spécifique des conseils d’administration et des conseils de surveillance et, derrière eux, des actionnaires dits «industriels» s’il y en a et bien que le concept soit particulièrement flou. Dans le cas particulier d’EADS, au terme de leur analyse, particulièrement rapide, ces instances ont considéré qu’il fallait remplacer le patron opérationnel d’Airbus, Gustav Humbert, et ont accepté la démission de Noël Forgeard. Il faut espérer que ces changements répondent bien à la nature du problème posé et que l’arrivée de deux nouveaux dirigeants, dont l’un, Louis Gallois, heureusement a un passé aéronautique de qualité, ne se traduira pas par des délais supplémentaires dans le traitement des difficultés industrielles rencontrées.
Restent la question de l’empilement des trois niveaux de décision actionnariale, Daimler-Benz-Lagardère-Etat français, EADS, Airbus et celle du management bicéphale. Le rachat de la participation britannique dans Airbus permettra sans doute de faire disparaître l’un des niveaux de décision, réduisant leur nombre à deux. Pour le deuxième sujet, les esprits ne sont probablement pas encore mûrs pour qu’à la préservation de l’équilibre managérial franco-allemand soit substituée la recherche du meilleur patron possible, quelle que soit sa nationalité, française, allemande ou autre.
