Didier Toussaint est docteur en philosophie, diplômé de Sciences Po Paris et fondateur d’une société de conseil spécialisée dans l’innovation et le changement. C’est dans un ouvrage, publié en 2000, Psychanalyse de l'entreprise: inconscient, structures et stratégie, qu’il a défini les fondements théoriques, inspirés de Freud, de sa méthode d’analyse de l’inconscient des entreprises.
Il y a plus d’un an, il nous en avait livré un premier cas d’application dans un deuxième livre, Renault ou l'inconscient d'une entreprise sur lequel j'avais attiré votre attention . L’auteur nous revient aujourd’hui avec un nouveau livre, L'inconscient de la FNAC , sous-titré «L’addiction à la culture», que d'ailleurs il commente et ouvre au débat sur un blog qu'il vient de mettre en ligne.
Comme Renault, la FNAC est une entreprise à la fois familière à beaucoup de Français, marquée profondément par la personnalité du ou des deux fondateurs, Max Théret et André Essel, et longtemps porteuse d’une culture originale qui s’est peu diluée dans la normalité. Aussi l’inconscient au sens que lui donne Didier Toussaint y est-il particulièrement marqué et identifiable.
Si la psychanalyse est au cœur de l’approche de l’auteur, le livre s’appuie néanmoins sur une analyse très concrète des circonstances qui ont marqué la vie de l’entreprise et du caractère et des motivations des deux entrepreneurs qui l’ont créée et repose sur une multiplicité de témoignages, pour beaucoup inédits, d’acteurs de cette grande aventure culturelle et commerciale. On ne s’ennuie donc pas un instant à sa lecture, tant la réflexion théorique est nourrie d’anecdotes et de détails vécus.
Le parcours familial et trotskiste des deux fondateurs qui, à la naissance de la FNAC en 1954, âgés respectivement de 39 ans et 34 ans avaient déjà un passé politique et professionnel, est analysé et interprété avec soin. La manière dont le concept de l’entreprise est né et a progressivement pris corps l’est également.
Le «management subversif», pendant longtemps caractéristique de l’entreprise, est décrit en détail. «Là où une majorité de fondateurs d’entreprise mettent en place un système autoritaire, André Essel, écrit l’auteur, avait instauré un espace de dialogue où la créativité et la réactivité l’emportaient très nettement sur la discipline et l’organisation des procédures». Rien n’est caché de la dialectique relationnelle complexe des deux fondateurs, différences, complémentarités, divergences, qui devaient aboutir à leur séparation progressive et à leur départ échelonné de l’entreprise.
L’analyse s’approfondit encore davantage quand sont mis en lumière les «deux signifiants qui ont germé (dans l’entreprise) depuis l’origine : l’amour du produit et la cause commune avec le consommateur ». L’offre s’est enrichie progressivement : d’abord la photo, contribution décisive de Max Théret, puis le livre pour lequel André Essel joue un rôle moteur, enfin l’élargissement aux produits techniques. La relation particulièrement originale de l’entreprise avec ses clients s’est construite d’abord par la remise de 20% sur les prix, puis par la bataille sur le prix du livre, hélas finalement perdue, enfin par une conception du conseil aux clients, semblant aller à contrecourant de toutes les bonnes pratiques commerciales.
Il en est résulté un rapport inhabituel avec «l’argent et le profit», révélée au moment de «l’intrusion des financiers» dans le capital qui aboutit à la sortie progressive des deux fondateurs qui, manifestant une certaine «peur devant l’argent, le profit et la fortune» «sont, nous dit l’auteur, en quelque sorte passés à côté de la fortune». Même si la FNAC a presque toujours gagné de l’argent, augmenter la marge n’était pas la préoccupation première de l’entreprise. La priorité était davantage de traiter convenablement les employés, ce qui n'a pas empêché les relations sociales au sein de l'entreprise d'être parfois tumultueuses, de maintenir une relation avec les fournisseurs, animée par «le plaisir d’acheter» et, surtout, d'assurer aux clients la qualité de leurs achats au meilleur prix possible.
Sans doute, avec le temps et la présence d’actionnaires plus traditionnels, le modèle économique de la FNAC est-il désormais moins éloigné qu’il ne l’était autrefois de ce qui était son anti-modèle, celui de Darty, mais l’entreprise doit certainement à l’inconscient que lui ont laissé ses fondateurs de se placer toujours «sous la bannière de la culture et de l’excellence du produit ».
Au-delà de cette plongée dans les ressorts profonds de l’entreprise, Didier Toussaint propose des aperçus originaux qui ne manquent pas d’intérêt.
Ainsi, écrit-il, «au fil de ses rencontres, André Essel prit conscience du fait que l’entrepreneur se souciait infiniment plus de la bonne marche de son entreprise que du profit qu’elle générait. Ce qui le préoccupait était plus le rayonnement de sa firme et la qualité de ses produits. (...) Ce qu’il découvrit, c’était l’ordre des priorités de l’entrepreneur: il préférait son travail et le plaisir qu’il y trouvait à la recherche du profit. L’aventure entrepreneuriale est une performance humaine dans laquelle s’accomplit l’individu bien avant d’être une performance économique, comme le laisserait penser une certaine lecture de Marx ». Et de citer directement André Essel, «ce travail eut aussi pour moi une conséquence inattendue : il ébranla certaines de mes convictions politiques».
Enfin, dans l’ensemble du dernier chapitre, «Le rêve français», l’auteur affirme que les fondateurs de la FNAC «ont reproduit une vision du monde et des modalités de l’action collective dans l’entreprise, dont ils ont fait l’apprentissage tout en s’y reconnaissant. La mobilisation des signifiants du trotskisme ne pouvait être exclusive; ceux du pays sont incontournables pour des raisons évidentes. La FNAC devait logiquement les mettre en scène. Le choix a été fait des les emprunter à la Révolution française.»
Ce choix conduit Didier Toussaint à analyser en détail les signifiants de la Révolution française à travers les «trois cerbères», Marat, Danton et Robespierre et à les superposer à « la structure inconsciente » de la FNAC pour «constater qu’au-delà de son modèle d’exploitation, l’entreprise est aussi une variante des caractères institués de sa nation d’origine». Pour être honnête, si l’analyse de l’inconscient de la Révolution française m’a semblé particulièrement stimulante, la relation établie avec celui de la FNAC m’a paru beaucoup moins convaincante que le rapprochement avec le trotskisme, développé dans le premier chapitre relatif «aux origines».
Cette réserve de faible portée, que d’autres ne partageront peut-être pas, n’ôte rien au caractère passionnant de cette radiographie psychologique de la FNAC, cette entreprise qui, pendant ses cinquante années d’existence, a profondément influencé l’univers culturel et commercial de notre pays. Il y a peu de livres qui réussissent à expliquer, avec une telle profondeur, une entreprise sans qu’à aucun moment l’intérêt du lecteur ne faiblisse.
