Cette réflexion collective que je propose de partager sur ce blog dans la perspective de l’élection présidentielle démarre avec trois questions pertinentes soulevées par Didier et José à l’occasion de ma première note.
Didier remarque que je parais m’affranchir de la démarche traditionnelle selon laquelle, au premier tour, on choisit le candidat de son cœur et au second, on élimine. Il me semble en effet que les circonstances imprévues de la dernière élection présidentielle donneront, aux yeux de beaucoup, une légitimité nouvelle à ce qu’on appelle le vote «utile». Peut-on avoir envie, autant que par le passé, de prendre le risque de se trouver devant un choix impossible au second tour en se faisant plaisir au premier tour en apportant sa voix à un candidat de témoignage. La démocratie gagnerait en clarté et en responsabilité si le plus d’électeurs possibles se plaçaient mentalement, dès le départ, en situation de second tour et apportaient d’emblée leur voix à celui qui, parmi les deux ou trois candidats réellement en position de l’emporter, correspondait le moins mal à leurs aspirations. Pour autant, on pourra hésiter, pour être certain de voir son candidat élu, à choisir, comme l’évoque plaisamment guyf, «celui qui est le plus éloigné de ma conception de la vie publique et de ce qui serait salutaire pour l’avenir de notre pays» !
Didier relève aussi que «le critère relatif à la position du candidat concernant le référendum sur le TCE est capital». Je crois en effet que ce critère sera un élément important dans la décision de beaucoup d’électeurs, sans doute dans les deux sens. On peut noter à ce sujet qu’on a parfois soutenu que l’une des raisons pour lesquelles Pierre Mendès-France, l’un des grands hommes d’Etat que la France n’a pas su utiliser, ne s’était plus jamais vu proposer la présidence du conseil des ministres sous la IVème République après 1954 était la position qu’il avait prise sur la Communauté Européenne de Défense que beaucoup, notamment au MRP et au parti socialiste, ne lui ont jamais pardonné. Comme l’écrit Didier, «le résultat de mai dernier a laissé des traces». Leur profondeur déterminera leur impact.
José, de son côté, m’invite à juste titre à plus de précision. J’indiquais dans ma note, que j’excluais de mes options possibles, un candidat «qui n’adhèrerait pas fondamentalement et sincèrement à la démocratie représentative et à l’économie de marché».
Sans doute la référence à la «démocratie représentative» est-elle suffisamment claire. Elle signifie pour moi que la discussion et l’adoption des lois relèvent exclusivement du Parlement, comme le prévoit notre Constitution, et qu’il est fondamentalement antidémocratique qu’une loi régulièrement votée par le Parlement soit remise en cause par la violence de la rue. Elle signifie aussi que le référendum doit être utilisé avec discernement par les autorités constitutionnelles compétentes et uniquement pour répondre à des questions d’une grande clarté.
En revanche le concept d’ «économie de marché», bien que, souvent utilisé dans le langage courant, est moins évident. Et José me demande puisque j’en fais l’un de mes critères d’exclusion : «quelle est la définition de l’économie de marché telle que vous l’entendez ? Quels seraient ses critères et en quoi serait-elle différente de celle que nous connaissons chez nous ?»
Fondamentalement, on le sait, l’économie de marché est celle où les plans des agents économiques sont ajustés entre eux par le mécanisme de prix, et non par un plan centralisé. Ainsi l’économie de marché ne s’identifie pas au capitalisme qui traite de la question du régime de propriété des moyens de production, ni au libéralisme dont elle est un élément, mais qui va bien au-delà, ni nécessairement à une société où l’Etat et les systèmes de protection collective ne joueraient plus aucun rôle.
Dans une note récente Place au vrai débat, j’évoquais un sondage GlobalScan réalisé pour le compte de l’Université du Maryland selon lequel, parmi les vingt plus grands pays du monde dans chacun desquels 1000 personnes ont été interrogées, la France est le seul dans lequel une majorité substantielle (50% contre 36%) n’est «pas d’accord» que «le système de la libre entreprise et de l’économie de marché (soit) le meilleur pour l’avenir».
Pour autant, je serais surpris que l’économie de marché dans cette définition fondamentale ne recueille pas un très large assentiment dans la société actuelle. Mais ce trouble apparent de l’opinion exige de qualifier davantage le concept si l’on veut en faire un critère discriminant.
Parmi d’autres, certains éléments sont indispensables pour assurer sa cohérence et son efficacité. Par exemple, sans prétendre être exhaustif :
- la liberté des échanges et des transactions ;
- l’ouverture des frontières ;
- la stabilité de la monnaie et du système financier ;
- un Etat responsable, capable d’en assurer la police, de protéger les victimes des accidents économiques et sociaux, de fournir les infrastructures indispensables à la vie en société et de prendre en charge le long terme ;
- la reconnaissance du rôle central de l’entreprise, comme source essentielle de la richesse collective.
Pour aller au bout de la question que me pose José, mon opinion est que c’est ce dernier élément qui manque le plus cruellement à l’économie de marché «à la française» et qui explique ses performances médiocres en matière de croissance et d’emploi.
La société dans son ensemble et l’Etat, son bras séculier, ne devraient avoir qu’une seule obsession, faire en sorte que les conditions optimales soient réunies pour permettre aux entreprises de fonctionner le plus efficacement possible, et les débarrasser de toutes les contraintes et responsabilités, relevant d’un traitement collectif. Or c’est exactement le contraire qui se passe dans notre pays. Les entreprises sont soumises à des exigences croissantes dans tous les domaines, économiques, sociaux, fiscaux, environnementaux, judiciaires, de sorte que, comme des milliers de "Gullivers", leur capacité d’action au service de leur objectif principal, la création de richesse, est bridée.
La crise du contrat première embauche a illustré de manière paroxystique cette situation d’inversion des priorités. A aucun moment n’a été posée et débattue la seule question qui comptait : "qu’est-ce qui était le mieux pour les entreprises ? Qu’est-ce qui était le mieux pour créer plus de richesse, pour réduire le chômage, pour payer plus d’impôts et pour continuer à verser les salaires et les revenus de remplacement de ceux qui manifestaient ?" Ainsi, pour ce qui me concerne, derrière la référence à l’économie de marché, c’est en fait le critère de l’attitude vis à vis des entreprises, privées ou publiques peu importe, que je vais principalement retenir pour avancer dans ma réflexion pré-électorale.
Cette réflexion s’alimente au fil des jours de nouvelles opportunités. Ainsi Hugo Taupin nous propose un blog Objectif Présidentielle 2007 qui rend compte des évènements et initiatives qui commencent à marquer cette campagne de manière apparemment largement œcuménique. Je pressens qu’aucun instrument ne sera de trop pour arriver à une décision raisonnée et raisonnable !
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