En lisant les 60 commentaires dont ont fait l’objet, sur mon blog et sur AgoraVox , mes deux notes relatives à la prochaine élection présidentielle, "Temps gaspillé et candidatures multiples" et "Faut-il des programmes?" , je me suis dit que j’aurais dû mettre en œuvre la pratique juridique anglo-saxonne, consistant à faire débuter tout document contractuel par une longue succession de définitions des mots qui y seront utilisés afin d’éviter toute ambiguïté et tout faux débat.
Ainsi aurais-je sans doute dû souligner que mes propos ne visaient que l’élection présidentielle. La dispersion des candidatures, par exemple, me parait beaucoup moins nuisible au niveau des élections locales ou même législatives, car source de flexibilité et de renouvellement du système politique.
De même si les «programmes» des candidats à l’élection présidentielle m’inspirent la plus grande méfiance, en revanche, j’adhère parfaitement à l’idée qu’un parti politique qui soumet à nos suffrages des candidats aux élections législatives le fasse sur la base d’un «programme» qui aura vocation à être défendu au sein de l’Assemblée Nationale et confronté aux points de vue de l’exécutif et des autres partis.
Plus encore, j’aurais dû préciser ce que j’entendais par «programme» par opposition aux autres critères, «convictions», «vision», «méthode», «priorités», «caractère», qui me paraissent beaucoup plus pertinents pour choisir le candidat auquel j’apporterai le moment venu mon suffrage.
Dans ma terminologie, un «programme» est une liste de mesures concrètes dont le contenu est décrit avec une certaine précision et qu’un parti ou un candidat s’engagent à mettre en œuvre dans le laps de temps le plus réduit possible après leur élection. A titre d’exemple l’abolition du contrat nouvelle embauche, le salaire minimum à 1500 euros en cinq ans et la renationalisation d’EDF qui figurent dans le programme du parti socialiste actuellement en cours de discussion ou le non remplacement de la moitié des fonctionnaires partant à la retraite, la suppression de l’ISF ou la réduction chiffrée de l’impôt sur le revenu que les partis de droite ont parfois mis en avant relèvent, à mon sens, de cette catégorie.
Quand je m’intéresse aux «convictions», c’est à des questions, à mon sens, beaucoup plus importantes et significatives que j’attends que les candidats à l’élection présidentielle me donnent des réponses. Par exemple quelle est la nature et l’étendue de leur engagement européen, sont-ils partisans d’une vraie décentralisation ou y sont-ils opposés, sont-ils favorables ou hostiles à un rôle plus important de l’impôt sur le revenu, fondé sur son élargissement et sa progressivité, pour réduire ou non la part des cotisations sociales proportionnelles et des impôts sur la consommation, estiment-ils ou non que les entreprises sont le moteur de la création de richesse et qu’à ce titre tout doit être fait ou non pour favoriser leur activité, sont-ils d’accord ou non que les relations sociales relèvent avant tout du dialogue direct entre entreprises et syndicats, sont-ils attachés ou non à l’Etat de droit, à la sécurité des personnes et des biens et aux valeurs morales qui fondent la vie en société ? La liste n’est pas exhaustive.
Quand je me réfère à la «vision», j’attends des candidats qu’ils nous donnent leur interprétation du monde dans lequel nous vivons, du rôle que notre pays peut et doit y jouer et de ce que nos générations doivent léguer à nos enfants. J'aimerais aussi qu'ils refusent les facilités manichéistes de l'époque, qu'ils aient le sens de l'histoire et qu'ils se sentent autant héritiers du passé que responsables de l'avenir.
Quand j’évoque les «priorités», j’aimerais entendre de leur bouche, non pas un inventaire à la Prévert d’une collection de promesses, destinées à récolter des voix tous azimuts, mais les deux ou trois objectifs essentiels qu’ils poursuivront sans faiblesse pendant les cinq années, cinq courtes années, que nous leur accorderons pour agir, autour desquels se structurera leur action et derrière lesquels toutes les autres exigences ou aspirations, même légitimes, s’effaceront. Comme électeur, je veux voir clair, sans langue de bois, dans leur hiérarchie des "priorités".
La «méthode» est également importante. Avec qui le candidat va-t-il gouverner, comment compte-t-il organiser le travail gouvernemental, comment et selon quelle périodicité nous rendra-t-il des comptes, sur quels résultats entend-il être jugé, quelle place réservera-t-il à l’évaluation dans la mise en œuvre de sa politique, a-t-il ou non l’ouverture d’esprit nécessaire pour écouter et comprendre ceux qui savent, quel que soit le domaine concerné ?
Le dernier critère, celui du «caractère», est le plus difficile à apprécier. Tout comme dans un entretien d’embauche, on ne peut échapper à une certaine subjectivité, mais on ne peut s’en dispenser, car, dans les circonstances critiques qui sont souvent le lot des chefs d’Etat, c’est le «caractère» qui fera ou ne fera pas la différence. Chacun aura sa grille d’analyse. Pour ma part, je ne ferais certainement pas confiance à un candidat qui traiterait ses adversaires politiques en ennemis, qui serait incapable de reconnaître telle ou telle action de l’autre camp comme positive, qui attaquerait les personnes au lieu de discuter les idées, qui aurait un discours dogmatique ou idéologique, qu’il soit de droite ou de gauche. Je ne pourrais pas non plus ignorer les actions passées du candidat et les positions prises à tel ou tel moment critique de la vie du pays. Je serais heureux de découvrir des indices de courage face à l’adversité et de calme face à la tempête. J’apprécierais de constater une allergie à la pression et aux modes médiatiques, une indifférence aux puissants et aux fortunés et une aptitude authentique à la simplicité des rapports humains, des loisirs et des comportements quotidiens.
Le Président de la République est en charge de l'essentiel et, même s'il est issu d'une famille politique spécifique, dès lors qu'il est élu, il est comptable de son action devant l'ensemble des Français. Faut-il attendre de lui promesses et miracles ou, de manière plus réaliste, compter qu'à tout moment, il appliquera son intelligence et son énergie à identifier et à mettre en oeuvre les solutions, nécessaires pour assurer le progrès économique et social, la stabilité et la sécurité du pays au bénéfice de tous et notamment des moins favorisés d'entre nous. C'est la raison pour laquelle il est peut-être plus sage d'attacher de l'importance à ses convictions, à sa vision, à ses priorités, à sa méthode, à son honnêteté intellectuelle et à la force de son caractère qu'à l'énoncé d'un catalogue programmatique, parfois mirobolant, nécessairement contingent et toujours lourd de déceptions potentielles.
