29 mai : « le temps des fils fondateurs » et des filles fondatrices
"Europe: le temps des fils fondateurs" a été publié en octobre 2005. Je n’ai cependant eu envie d’acheter et de lire ce livre que ces derniers jours après avoir entendu s’exprimer son auteur à l’occasion de la conférence-débat organisée à Strasbourg dont je parlais la semaine dernière.
Yves Bertoncini, diplômé du Collège d’Europe à Bruges, est un administrateur en disponibilité de la Commission européenne et maître de conférence à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Il a trente cinq ans et fait donc partie de ces nouvelles générations qui vont avoir la lourde tâche de remettre en chantier cette Europe à bout de souffle qu’indignes héritiers des «pères fondateurs», nous leur léguons et à laquelle le peuple français a porté le coup de grâce il y a tout juste un an.
Dans le silence assourdissant qui, depuis lors, est celui de la classe politique française, à peine troublé par quelques tentatives pathétiques de partisans du Oui ou du Non de ranimer le moribond pour se donner bonne conscience, la réflexion d’Yves Bertoncini apporte une fraicheur nouvelle, d’autant plus intéressante que son engagement en faveur du traité constitutionnel européen était sans ambiguïté.
La thèse soutenue est que les cinquante premières années de l'unification européenne ont été placées sous le signe du "despotisme éclairé" et que c’est au moment même où, «trop peu, trop tard», les institutions européennes commençaient à prendre conscience, avec le projet de constitution, de leur nécessaire démocratisation que les peuples français et néerlandais les sanctionnaient.
Selon l’auteur, «une véritable révolution copernicienne», «psychologique», «philosophique», «conceptuelle», «politique et institutionnelle», est désormais nécessaire. Cette révolution en reprenant les titres des parties et des chapitres du livre doit conduire à:
- «donner un sens à la construction européenne» en clarifiant "les objectifs du projet européen", en disant "précisément ce que fait l’Europe" et en fixant "les frontières de l’Union";
- «combler le déficit civique de l’Europe » en donnant "des visages à l’Union", en faisant "participer les peuples aux affaires", en éclairant "mieux les citoyens";
- «concilier efficacité européenne et souverainetés populaires» en légitimant "les pouvoirs de Bruxelles", en combinant "majorité qualifiée et Europe plurielle" et en permettant "l’alternance au sein de l’Union".
Beaucoup de ces développements fourmillent d’aperçus novateurs. A titre d’illustration, je n’en retiendrai que deux:
- Le premier a trait à l’acquis communautaire. «Le jeu institutionnel européen, écrit l’auteur, se distingue, certes, par une ouverture peu commune au compromis lors de la préparation des décisions. Mais il parait au contraire hermétiquement fermé à l’égard de toute adaptation dès lors que ces décisions ont été prises. Le respect obligé de l’acquis communautaire entre ainsi en conflit frontal avec un principe de base de la vie démocratique, selon les peuples ont un droit élémentaire à changer d’avis. En forçant le trait, on pourrait dire que l’Union y gagne une image de prison des nations et des peuples. C’est d’abord cette image qu’il faut changer, en donnant à l’acquis communautaire la flexibilité qui lui fait défaut.»
- Le second concerne le rôle des partis politiques. «Les affaires européennes ne sont peut-être pas réductibles au bon vieux clivage gauche-droite. (...) Cela ne doit pas (...) interdire d’exalter les différences entre droite et gauche sur les sujets européens : les partis politiques se plaisent à le faire sur maints autres enjeux pour lesquels le clivage droite-gauche n’est plus aussi net qu’il le fut jadis. Il n’est pas sain pour l’Union qu’une telle volonté de se distinguer du camp adverse vienne s’estomper dès que le débat public concerne l’Europe.(...) C’est (...) au niveau européen qu’une réorganisation de la vie politique autour de clivages opératoires a le plus de chance d’intervenir. Elle passe dans l’immédiat par l’apparition de véritables partis politiques européens qui auront pour vocation de faire vivre la démocratie communautaire ».
«Faire la paix», selon l’expression de Jean Monnet, a été le moteur de l'unification européenne au cours des cinquante dernières années. Le Général De Gaulle, à l’origine réservé à son égard, y a vu cependant «le levier d’Archimède» qui permettrait à la France de maintenir son influence dans le monde. Pour Yves Bertoncini, la refondation nécessaire de l’Europe ne sera le fait ni de la «technocratie conservatrice» qui gère aujourd’hui le quotidien de l’Europe, ni de «responsables politiques visionnaires» qui pour l’heure sont difficiles à identifier et qui, à supposer qu’ils existent, auraient sans doute du mal à se faire entendre dans le cadre institutionnel actuel.
Le salut ne viendra que de «la démocratisation de l’Union», «subie ou organisée, protestataire ou constructive». Aussi, l’auteur avait-il précisé précédemment, «tous ceux qui se reconnaissent sous le terme de fils fondateurs doivent se rendre compte qu’ils sont désormais placés devant des responsabilités historiques. Celle de ne pas laisser le monopole de la démocratisation aux adversaires de la construction européenne.»
En cet anniversaire du jour funeste où l'unification européenne s’est arrêtée, la lecture de ce livre, court mais dense, offre un motif d’optimisme en proposant «une feuille de route» qui combine une forte conviction européenne et un pragmatisme crédible. Le parti de l'auteur trouve en tout cas une forme de justification dans le constat que la seule institution que le tsunami politique du 29 mai 2005 n'a pas tétanisée et paralysée et qui cherche à continuer à avancer est le Parlement européen. C'est aussi la seule institution - et ce n'est pas une simple coïncidence- qui tient son mandat directement des peuples européens.
Pour autant, ceux qui, au-delà de l’Europe, "espace de paix et de prospérité", aspirent à une Europe, "puissance diplomatique et militaire à la mesure de sa puissance économique", resteront sur leur faim. L’auteur leur propose certes de poursuivre dans cette direction "en adoptant la démarche pragmatique ayant fait la fortune de la construction européenne". «C’est une Europe à géométrie variable, précise-t-il ailleurs, qu’il convient de mettre en place. Seul le recours à des formules de coopération prévoyant l’adhésion d’un nombre limité d’Etats volontaires permettra, en effet, de concilier efficacité européenne et souverainetés nationales dans de nombreux domaines».
Pour ceux qui ne sont pas encore prêts à passer par pertes et profits l’"Europe-puissance", cette réponse peut paraître insuffisante. Il est probablement inévitable et réaliste de prendre acte que l’Europe actuelle, déjà élargie et qui s’élargira encore, ne peut pas être autre chose qu’un espace de libre-échange, un peu plus organisé et structuré que les autres, dont les institutions et les règlements pourraient d’ailleurs être allégés et simplifiés, démarche qui donnerait satisfaction à beaucoup des Etats qui n’ont pas rejoint l’Union Européenne dès l’origine.
Mais, en parallèle et en contrepartie, la voie de l’avenir n’est-elle pas de construire une Europe nouvelle, politique, militaire, économique et sociale, une véritable "Europe Unie", reprenant l’ambition des «pères fondateurs», entre les Etats qui ont, concrètement, démontré qu’ils étaient prêts à partager et unir une partie de leur souveraineté avec d’autres, c’est-à-dire avec ceux qui ont fait ou feront de l’euro leur monnaie. Longue marche en perspective sans doute, mais défi magnifique pour la jeunesse d'Europe!

Bonjour,
Les deux derniers paragraphes de ce texte m'apparaissent un peu contradictoire. D'un coté un libre-échange purement commercial (pléonasme) style ALENA et de l'autre et en mode dit "parallèle" on espère une Europe puissance, constituée des États qui accepteront de ne plus l'être, J'avoue que je suis toujours surpris par ces constructions à géométrie variable dont les adeptes de la "bonne gouvernance" sont d'autant plus friands qu'ils ne s'intéressent qu'à une lecture très sélective de l'histoire.
Revenons à des considérations plus en rapport avec l'expérience historique européenne et mondiale. Cette Europe puissance, si jamais elle voit le jour ne sera qu'un empire multinational de plus dans la longue histoire européenne. Et espérer que des partis politiques "européens" feront de la politique autrement (ni gauche ni droite et surtout pas sur la base des intérêts nationaux devenus "provinciaux" ) c'est bien là la poursuite d'une utopie bien française style "Fête de l'Être suprême" visant à passer au delà des réalités nationales, culturelles et historiques européennes.
La logique industrielle qui est la vôtre est certainement légitime, mais dans le contexte de l'Union européenne elle me fait penser à cette première tentative de libre-échange - complètement oubliée évidemment - signée en 1787 entre la France et l'Angleterre et dont les inspirateurs étaient ces "physiocrates" européens férus de langue universelle (le français à l'époque), de gouvernance éclairée par la Raison et d'un optimisme commercial ("le doux commerce") où la main invisible des intérêts économiques réduit la politique à la gestion des relations publiques européennes qui finance surtout des spectacles sons et lumières et s'en tient à des discours lénifiants que le nord-américains que je suis perçoit comme un nouvel avatar de despotisme éclairé et c'est justement le cas de le dire...
Ne vous trompez pas! Je suis un libéral, je n'ai rien contre le libre=échange au contraire, mais je n'ai jamais cru que l'expérience démocratique occidentale pourrait survivre dans un empire multinational ("l'Europe puissance"). L'exécutif européen est un appareil de fonctionnaires non élus (avatars des «Kommissars» d'une autre utopie européenne universaliste toute récente) et qui parfois sont nommés par des non élus (par exemple le Conseil des ministres français a pour seul élu son président...)
Oui je sais, il y a l'Assemblée de Strasbourg, mais donnez-lui un vrai pouvoir un jour et ce sera bien pire que les combinaziones de la IVe République. Bref vous aurez compris que je ne suis pas convaincu que la recherche de la Paix à tout prix est la justification ultime de l'Europe.
Mëme comme européiste vous devez admettre la "construction" d'une puissance militaire européenne et induit nécessairement que la guerre possible et vous devez admettre le principe de souveraineté appliqué au moins pour l'Europe de vos voeux. Et vous devez admettre enfin l'existence de frontières au delà de l'Europe qui vous sépareront de vos futurs adversaires. Et en politique ce ne sont pas toujours des concurrents, mais parfois des ennemis. Et tracer des frontières c'est non seulement appréhender l'ennemi potentiel, mais c'est même définir l'ennemi intérieur : les conflits inhérents aux empires multinationaux. Le Royaume-Uni, tout «uni» qu'il soit n'en a jamais fini avec ces foutus Irlandais...
Une simple hypothèse ; si la Russie ne fait pas partie de l'Europe, cela signifie que cet État se construira ipso facto dans un rapport de force contre l'Europe qui l'aura exclu. Si l'Europe veut éviter ce genre de conflit, elle ne peut qu'espérer «in fine» le gouvernement universel. Et on revient à cette manie bien française où l'universalisme abstrait est le pire ennemi de la démocratie de tous les jours.
Meilleures salutations,
Rédigé par:Peasoup | le 29 mai 2006 à 18:21
Souvenons-nous des propos de la Française Louise Weiss, propos tenus lors du discours d'ouverture de la première session du parlement européen élu directement en 1979:
" L'Histoire avance. Les conjonctures se renouvellent. Ce qui était impossible hier sera possible demain."
Rédigé par:Bouchard | le 29 mai 2006 à 22:55
Bonjour,
Je sais bien que votre optimisme de tempérament ne vous résoudra pas à admettre la nature humaine. Vous croyez en la Cité, celle de St-Augustin. Et Louise Weis a bien raison de dire que l'avenir rend des choses possibles, alors qu'hier elles étaient impossibles. Mais elles sont de l'ordre de la science et de la technique: par exemple : le 11 septembre 2001...
Les marchands contemporains n'ont aucune vision de l'avenir et ils n'ont pas d'autres projet que la fluidité des marché et la fin des contrats à long terme afin de parvenir à l'immédiateté insaisissable de l'investissement (Michel Guénaire).
Ces investisseurs sont en fin de compte des adeptes d'une société atomisée où il ne saurait y avoir de pouvoir politique contre l'essor naturel du capitalisme.
Les États-Unis sont le lieu par excellence du libéralisme, mais ce lieu reste un état-nation, avec ses mythes, son histoire, sa tradition démocratique et même religieuse. L'Europe est un lieu vide, comme la symbolique de sa monnaie, où ne devrait prospérer que la fluidité des marchandises, des capitaux et celle d'une force de travail dont les intérêts contredisent ce qui précède. Or cette force de travail a beau migrer, souvent à contre-coeur, elle ne cherche qu'à se fixer, à obtenir des droits et des garanties et enfin à préserver ses coutumes, ses convictions et sa culture. Les droits de l'homme européens à eux seuls sont bien incapables de préserver tout cela, sinon en se transformant en «droits sociaux» à l'échelle européenne.
Certains en France et ailleurs proposent justement cette Europe sociale qui atténuerait ce qui précède. Mais cette solution n'est qu'un transfert au niveau européen d'un jacobinisme où le «libre-échange» européen n'y trouvera plus son compte.
L'Europe est une «réaction à» et non pas une «construction de».
C'est l'alliance des libertariens et des adeptes de la Cité de Dieu. Des élites qui n'ont que faire de l'expérience politique des peuples vers la démocratie. Pour ces élites, les peuples doivent s'effacer devant l'individu. La marchandise et son échange doivent aussi prévaloir sur la démocratie.
Tenez, je propose deux figures symboliques, chers aux européistes, pour les prochains euros : Ayn Rand et Saint Augustin...
Rédigé par:Peasoup | le 30 mai 2006 à 09:14
PEASOUP, et si c'etait a l'Europe de reprendre ce flambeau liberal que les USA ont galvaude a travers cent ans de colonialisme (des Philippines a l'Iraq), avec les barbeles a la frontiere mexicaines, indispensables pour separer les nordamericains "welfare entitled" des autres, avec les erreurs keynesiennes du soutien artificiel de la demande et de l'endettement etatique, qui ont legue au monde occidental le double cadeau empoisonne de l'inflation et de plusieurs gouvernements "virtually bankrupt" et survivant grace a la "printing press"? Si, ironie de l'histoire, les liberaux europeens, se souvenaientt que Hayek n'etait pas anglosaxon comme Keynes et reussissaient dans l'effor titanesque d'edifier une BCE non inflationniste, un budget a la Maastricht, non "broken" comme aux USA, et une autorite etatique tellement morcelee et variee qu'elle rendrait possible tout contournement et liberte par le biais de 25 lois differentes quand non contraditoires?
Rédigé par:hayekFan | le 30 mai 2006 à 11:14
Bonjour,
Intéressante discussion... Succintement, à vos yeux la construction européenne serait donc un projet économique qui se réduit à la lutte contre l'inflation et à l'endettement étatique!
Je sais bien que cette réplique n'est que de nature polémique, mais quand même! Ce ne sont ni les les États-Unis, ni le libéralisme qui ont inventé l'inflation et l'endettement d'État. Ces phénomènes remontent à Dioclétien au moins, les contemporains de Philippe II d'Espagne ont bien connu cela aussi avec l'or d'Amérique et ne parlons pas des difficultés de Louis XVI qui en fût réduit à convoquer les parlements.
Petit détail : Les barbelés américains le long de la frontière mexicaine sont actuellement -( et il n'est pas certain que le Senat accepte de les prolonger...) à peine plus long que ceux qui s'étendent le long de la frontière espagnole sur le continent africain. Et je peux vous assurer qu'à ce rythme-là les entrepreneurs européens du BTP seront heureux de postuler aux devis de constructions barbelées ou bétonnées pour les futures frontières européennes le long de l'Irak et de l'Iran et éventuellement aux confins de la Mongolie.
À propos de frontières, celle entre le Canada et les États-unis est très mal défendue pour protéger les "bénéficiaires sociaux" canadiens («welfare entitled» pour les Français férus de la langue européenne...) des Américains sans assurances qui y viennent arnaquer l'assurance-maladie canadienne. La frontière canadienne étant presqu'aussi impressionnante que celle des confins de l'Europe, les Canadiens attendent patiemment les normes bruxelloises sur l'érection des systèmes de surveillance et de «contingence» (pardon! il faut dire «containment» , futur euphémisme européen pour désigner les "systémes de séparation" entre les Européens et le reste du monde). :-)
Ma réplique est un peu acidulée, je l'avoue. Mais elle était nécessaire car elle décrit dans un raccourci combien les économies d'échelle, de traduction, d'inflation de dettes publiques, etc espérées dans la «construction européenne» seront balayées seulement par les coûts énormes de gestion (en "européen" : «management cost») des futures frontières européennes. À moins évidemment, comme je l'ai dit ailleurs, que l'Europe veuille se confondre avec l'Univers entier.
Mais il est vrai que les «pouvoirs morcelés» des états que vous espérez de la «construction européenne» risquent de remettre en cause la constitution d'un grand fabriquant unique du barbelé en Europe. Et c'est ici que j'illustre cette contradiction fondamentale de cette prétendue «construction euopéenne». À savoir que l'obsession d'une présence européenne générale dans la mondialisation induit «nolens volens» la construction de monopoles européens dans tous les domaines industriels. Or tout monopole est lui-même facteur d'inflation.
En français le mot compétition n'a pas le même sens que concurrence. La compétition sportive induit qu'il n'y ait qu'un seul vainqueur. Or si c'est le cas il n'y a plus de concurrence possible.
En conséquence la compétition est bel et bien l'ennemie de la concurrence... Et donc l'amie de l'inflation et pourvoyeuse de dettes publiques européennes qui doivent la soutenir au niveau mondial... CQFD
En conclusion, Je constate avec plaisir que vous faites appel à l'européanité de Hayek, lequel était d'ailleurs un fan de Ayn Rand... C'est tout dire...!
Meilleures salutations,
Rédigé par:Peasoup | le 31 mai 2006 à 10:29