Au moment où le pays se rapproche du degré zéro du débat démocratique et de la réflexion collective, il est réconfortant de prendre connaissance des cent cinquante six pages, brèves, mais décisives, où Alain Lefebvre et Dominique Méda se sont efforcés de répondre à la question :"Faut-il brûler le modèle social français?".
C’est à un commentaire que Paul Ronka a posté le 4 mars 2006 à une note déjà ancienne que je consacrais le 18 octobre 2005 à un "Retour sur le modèle social" , que je dois cette satisfaction.
« M. Bilger, écrivait-il, avez-vous lu le livre "Faut-il brûler le modèle social français?". Je crois qu´il y a dans ce livre, que j´ai lu ce week-end, du grain à moudre pour nous, pour ces changements que nous voulons. Et c´est bien d´avoir une vue différente, nordique, qui peut être l´objet d´un consensus français. C´est pragmatique, pas idéologique, et comme vous dites cela montre la vanité des prises de position idéologiques... »
On ne saurait mieux dire. La double compétence des deux auteurs leur permet en effet de donner en connaissance de cause un avis éclairé sur les contenus comparés du modèle social nordique et du modèle social français et sur les leçons que l’on peut en tirer pour la politique à mener dans notre pays. Dominique Méda est inspecteur des affaires sociales et auteur d’un livre fondateur sur "Le Travail, une valeur en voie de disparition" et Alain Lefebvre est le conseiller pour les affaires sociales à l’Ambassade de France à Stockholm.
Dans les trente deux pages de l’avant-dernier chapitre, sous le titre « Le temps des réformes : quel modèle pour la France ? », c’est une véritable « feuille de route » qui est proposée à l’intention d’un gouvernement qui entendrait s’attaquer sérieusement à ce mal sournois et pervers qui mine notre société, le chômage de masse.
Pour une fois, je ne cèderai pas à ma manie habituelle des citations, car c’est tout le livre que je devrais citer, tant son contenu, basé sur une connaissance approfondie et concrète des mécanismes sociaux nordiques et français, est intégralement éclairant et convaincant.
Le raisonnement des auteurs suit la démarche naturelle de la pensée. En s’appuyant notamment sur la réflexion théorique d’un chercheur danois, Gosta Esping-Andersen, exposée dans un livre publié en français sous le titre "Les trois mondes de l'Etat providence" , sont d’abord analysées de manière équilibrée et nuancée les causes et les conséquences de la crise du modèle français qui ne répond plus à ses objectifs d’origine, efficacité et équité.
Puis vient une réflexion sur « l’utilisation rationnelle des comparaisons » avec la conclusion « Osons transposer, copier, transférer ».
Avant quoi, il faut comprendre et expliquer « la réussite nordique », ce qui permet de relever que « les aspirations des Finlandais, des Suédois, des Norvégiens ou des Danois (...) ressemblent beaucoup à celles des Français, qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans la liberté et la promotion du risque chères au modèle anglo-saxon ». Cette réussite s’exprime dans des taux de chômage significativement inférieurs à la moyenne européenne sauf en Finlande où néanmoins la tendance est encourageante mais surtout, plus qu’ailleurs en Europe, il y a d’excellentes performances pour les jeunes, les seniors et les chômeurs de longue durée.
Les caractéristiques des modèles nordiques qui sont analysées avec précision et nuance, notamment en ce qui concerne l’étendue du champ des politiques sociales publiques, l’importance des dépenses sociales dans le PIB avec une forte redistribution, le rôle crucial des collectivités locales, la recherche systématique de l’égalité entre hommes et femmes, peuvent constituer un élément d’explication.
La démographie n’en est pas vraiment un. La croissance davantage, sauf au Danemark qui ne fait pas mieux que la France. Il faut dire que plus que chez nous, l’accent est mis sur la recherche-développement (les cinq pays nordiques avec vingt cinq millions d’habitants déposent plus de brevets que la France ou la Grande-Bretagne). Ces pays dépensent aussi plus que nous pour l’éducation. Le temps partiel choisi joue également un grand rôle.
Tout ceci étant réalisé avec des comptes publics excédentaires, financés principalement par l’impôt sur le revenu (représentant entre 30 et 50% des recettes fiscales contre 17% en France ou 30% au Royaume-Uni) et des taux « normaux » de TVA élevés (22 à 25%).
Reste le concept de «flexicurité». Les auteurs n’en minimisent pas l’importance, mais soulignent qu’il ne se réduit pas à la vision réductrice que nous en avons généralement. Certes il favorise la mobilité sur le marché du travail en combinant la liberté d’embauche et de licenciement, une bonne protection sociale des chômeurs et « l’activation » des chômeurs. Mais la « flexicurité » nordique, c’est aussi la flexibilité fonctionnelle en effaçant les frontières entre unités fonctionnelles, c’est aussi «un concept réciproque, partagé entre l’employeur et l’employé».
L’expérience nordique démontre ainsi qu’il peut y avoir corrélation entre un niveau élevé de dépenses sociales, des comptes publics excédentaires, une croissance significative et un chômage réduit.
Ce «carré magique» pourrait-il être transposé dans notre pays ? C’est la quatrième étape du raisonnement des auteurs qui abordent de front les arguments qui pourraient conduire à conclure à «l’impossible transposition».
Les différences de culture? Mais une analyse fouillée montre qu’elles sont plus apparentes que réelles, comme le confirment l’histoire et des enquêtes psychosociologiques récentes. Par exemple sait-on que les hommes se suicident plus en France qu’en Suède, au Danemark ou en Norvège, bien que moins qu’en Finlande. Plus réelles sont les différences dans le domaine des relations sociales avec, dans les pays nordiques, une culture du consensus, une gestion civilisée des conflits et l’absence des manifestations de rues en raison essentiellement de l’unicité et de la force des syndicats opposées à l’émiettement et à la faiblesse des nôtres. Les différences de taille et de structures économiques ne sont pas un élément pertinent. En revanche le «souci d’une amélioration permanente de l’organisation du pays, de ses institutions et de son administration pour les rendre plus performant» l’est. Aurions-nous enfin le courage de supprimer les comtés, l’équivalent de nos départements, comme vient de le faire le Danemark, au profit principalement e communes agrandies !
A la question de la transposition, les auteurs répondent donc qu’elle est possible. A condition de rechercher un véritable consensus par le dialogue social et de revoir l’organisation politique du pays (et j’ajouterais volontiers, ses méthodes politiques). Et aussi, soulignent les auteurs, à condition «de vaincre deux obstacles majeurs qui nous paralysent» : le «pessimisme» (notre pays est vingt-quatrième sur vingt-cinq dans l’Union européenne en ce qui concerne l’optimisme concernant le futur), l’ «idéologie» («nous aimons théoriser, ou plus exactement placer nos réformes dans des cadres de référence idéologiques, qui ont été souvent d’origine marxiste ou antimarxiste, quand la manière de travailler des Nordiques est essentiellement pragmatique», «les réformes à faire ne sont ni de droite ni de gauche»).
C’est en s’affranchissant de ces deux obstacles que les auteurs détaillent, dans leur dernier chapitre, la «feuille de route» dont je parlais. Je vous renvoie à la lecture du livre pour en prendre connaissance, car je craindrais de favoriser des procès d’intention en en faisant un résumé forcément simplificateur.
Ces propositions s’ordonnent en trois rubriques : «la nécessité d’une politique active de l’emploi», «concilier flexibilité et sécurité» et «une protection sociale rénovée».
S’y ajoute aussi une réflexion sur les conditions de mise en œuvre, question toujours négligée en France. Ainsi les auteurs militent-ils pour la promotion d’un «syndicalisme de service», s’interrogent-ils sur la «fiction encombrante» de la gestion paritaire, proposent-ils un réexamen radical des structures sociales et administratives.
Ailleurs, ils avaient mis en avant un point tactique qui, à la lumière des évènements récents, prend toute son importance et qui conditionne, à mon avis, dans une large mesure, la recherche du consensus indispensable et la restauration d’un minimum de confiance entre partenaires sociaux et entre ces derniers et l’Etat.
S’il leur parait évident «qu’il n’est pas efficace, d’un point de vue général, de retarder les ajustements auxquels les entreprises doivent procéder, tant les conséquences peuvent ensuite être douloureuses», il leur semble tout aussi clair que «ce surcroît de flexibilité ne peut être accepté qu’à l’absolue condition que des processus de prévention et de réparation extrêmement exigeants soient auparavant mis en place (...)».
Pour Alain Lefebvre et Dominique Méda, ce modèle nordique, ce nouveau modèle français qu’ils appellent de leurs vœux, a vocation à devenir le modèle social européen, susceptible de recueillir l’adhésion d’une grande majorité de nations beaucoup plus que le modèle britannique. A la condition que notre pays sache le faire sien et s’en faire le porte-parole plutôt que de s’enfermer dans la nostalgie de celui que l’histoire nous a légué, qui est condamné par notre chômage de masse et qui fait eau de toutes parts.
