Après une période de calme de plusieurs années, le retour à meilleure fortune de beaucoup de grandes entreprises, l’abondance des capitaux et la persistance de taux d’intérêts modérés ont pour conséquence que les offres publiques d’achat se multiplient en Europe.
Beaucoup de ces opérations ont un caractère hostile, ce qui n’est pas critiquable en soi. Il est conforme à la logique de l’économie de marché et aux intérêts des actionnaires que, de temps à autre, le marché soit en position de questionner, fût-ce de manière agressive, les stratégies et les managements des entreprises.
Ce qui est contestable en revanche, c’est que la structure du capital de certaines de ces entreprises affecte la loyauté de la compétition entre les projets en présence au détriment des intérêts des actionnaires dont le nombre d’actions leur interdit d’avoir une influence réelle sur son issue .
Tel est le cas quand le capital de l’un des protagonistes est contrôlé en droit ou en fait par un actionnaire unique, notamment Etat ou famille, dont le comportement n’est pas dicté uniquement par la rationalité du marché, mais par d’autres critères qui peuvent être respectables, mais ne pas correspondre nécessairement à l’intérêt financier à court ou long terme des minoritaires.
En outre quand c’est le capital de l’attaquant qui présente cette caractéristique, la cible est privée d’une partie des moyens qui lui permettraient de faire valoir son point de vue de manière équitable.
La solution est simple. L’Union européenne devrait interdire les offres publiques d’achat hostiles, menées par des sociétés cotées, contrôlées en droit ou de fait par un actionnaire unique, étatique, paraétatique, familial ou de toute autre nature. Elle ne ferait en cela que suivre dans une large mesure l’exemple des Etats-Unis dont la règlementation est peu favorable aux offres hostiles, notamment d’origine étrangère. Bien entendu l’application de cette nouvelle règle qui ne pourrait qu’être européenne devrait être supervisée par une autorité de marché également européenne, fonctionnant sous le contrôle de légalité de la Cour de Justice.
Cette règle du jeu aurait le mérite d’obliger les entreprises européennes à privilégier les approches amicales dont les chances de réussite dans la durée sont beaucoup plus certaines et, pour celles des offres hostiles qui resteraient possibles, de garantir un débat loyal et équilibré. S’agissant des entreprises qui ont encore l’Etat pour actionnaire sinon majoritaire, du moins dominant, elle rendrait plus acceptable cette situation particulière qui peut être justifiée par l’intérêt national, en évitant de les exposer à la critique d’en tirer profit de manière indue dans la compétition avec les autres entreprises.Enfin seraient évités les affrontements entre Etats qui ont peu de chances d'aboutir aux solutions industrielles les plus appropriées, mais qui au contraire laisseront des séquelles négatives, susceptibles de contrarier durablement la mise en oeuvre des concentrations nécessaires.
Personne ne serait lésé dans cette approche, ni les entreprises, ni les actionnaires ordinaires, ni l’économie dans son ensemble. Personne, à l’exception des prestataires de toute nature, banques, cabinets d’avocats, agences de communication et d’influence, qui, dans ces opérations hostiles, prélèvent des honoraires considérables sur les entreprises et leurs actionnaires. Cela ne semble pas suffisant pour en justifier la légitimité.
Cependant, tout en formulant cette suggestion, je mesure que le gel de la construction politique de l’Europe, provoqué pour longtemps par le rejet français du traité constitutionnel, fait qu’elle relève de la catégorie des vœux platoniques. De nombreuses initiatives politiques nationales vont donc continuer à se déployer, de manière unilatérale, au risque, même si certaines d'entre elles peuvent apparaître légitimes, d'attiser les sentiments anti-européens et de rendre plus difficiles d'autres démarches industrielles utiles. Le tout au détriment de la construction politique et économique de l'Europe...
