Êtes-vous passionné par l’histoire, en particulier celle de la seconde guerre mondiale? Êtes-vous sensible à la littérature policière anglo-saxonne et à ses adaptations télévisées? Appréciez-vous la qualité de beaucoup de séries télévisées britanniques, par exemple "Murder in Mind", "Midsomer Murders" ou tout simplement l’extraordinaire adaptation des "Hercule Poirot" d’Agatha Christie, version David Suchet?
Si la réponse est trois fois Oui, procurez-vous sans tarder les DVD de "Foyle's War", la série dont la première saison a été diffusée en Grande-Bretagne en novembre 2002, la deuxième en novembre 2003, la troisième en novembre 2004, la quatrième étant prévue pour ce début d’année en attendant la cinquième qui va être tournée au printemps prochain. Vous ne trouverez sur Amazon.fr en France que quatre épisodes, deux par deux, sous les titres "The German Woman" et "A lesson of murder". Pour les suivants il faudra vous reporter sur Amazon.co.uk.
L’autre inconvénient plus sérieux est que non seulement il n’y a pas de sous-titres français, mais que contrairement à la BBC, le producteur, Acorn Video, ne fait même pas l’effort d’y inclure des sous-titres anglais, ne serait-ce qu’au bénéfice des sourds de langue anglaise !
En dépit de tous ces obstacles, fortement incitée par celle de mes filles qui vit en Grande-Bretagne et doutant que les programmateurs de la télévision française aient l’audace de nous en proposer une version française à bref délai, j’ai vu tous les épisodes de cent minutes disponibles. Je ne regrette pas l’effort linguistique que cela a exigé tant le voyage a été passionnant.
Anthony Horowitz a créé et écrit la série, celui-là même qui était à l’origine des œuvres télévisées que je citais précédemment. Il a imaginé, un "Detective Chief Superintendent", Christopher Foyle, joué par Michael Kitchen, qui a combattu pendant la première guerre mondiale et qui aspire à servir à nouveau, mais dont ses chefs attendent qu’il demeure en fonction à Hastings où il serait aux premières loges de l’invasion allemande, menace qui est particulièrement présente dans les premiers épisodes. Comme le lui dit un de ses chefs, « ce pays en guerre est en train d’apprendre à la moitié de ses habitants à tuer efficacement, nous avons donc besoin que de bons policiers restent en fonction d’autant plus que leur nombre devra être réduit ! »
La garde rapprochée de ce veuf dont le fils est aux commandes d’un Spitfire dans la RAF, est constituée par un chauffeur féminin en uniforme, Samantha Stewart, jouée par Honeysuckle Seeks, et par un adjoint, joué par Paul Milner, qui a perdu une jambe en Norvège dans la première défaite de la guerre et qui trouve de nouvelles raisons de vivre et de servir dans sa collaboration avec Foyle. De nombreux autres personnages interviennent, tous jouant avec talent et réalisme, dans des reconstitutions que seule, la télévision anglaise sait nous offrir avec autant de soin. Pour donner une idée du niveau du « casting », je n’en citerai qu’un : l’ "Assistant Commissionner Summers ", joué par Edward Fox.
Mais l’essentiel de l’intérêt de ce feuilleton est ailleurs. Il est dans le mélange réussi et instructif d’éclairages inédits, surprenants et parfois choquants de la manière dont divers secteurs de la société ont réagi face aux menaces d’invasion et à la guerre, toujours fondés sur des faits exacts, d’intrigues policières plausibles et palpitantes et de manœuvres politiques et administratives que la menace pesant sur le pays n’a pas fait disparaître. L’héroïsme est toujours présent, car Anthony Horowitz ne cède pas à la mode contemporaine de dénigrement systématique et de démolition des valeurs et des accomplissements du passé, mais il montre l’extraordinaire complexité des relations humaines dans une époque où le courage et l’honnêteté affrontent la veulerie, la cupidité et la lâcheté à tout instant.
Ainsi à travers de multiples situations concrètes et épisodes de la vie ordinaire, on découvre le marché noir, l’antisémitisme prégnant d’une partie de l’establishment, les fascistes britanniques à la suite d' Osvald Mosley dont pourtant les fils combattent dans la RAF, le «business as usual» de grandes firmes qui continuent à opérer en Allemagne à travers la Suisse, une journaliste qui publie des articles «vécus» sur le Blitz londonien tout en vivant confortablement dans un manoir de la campagne anglaise à l’abri des bombes avec d’autres «exilés» fortunés du même type, les vengeances qui s’exercent à l’abri des péripéties du conflit, celles qui sont provoquées par le conflit lui-même, l’affaiblissement des références éthiques que provoque la tension de tous les instants, y compris chez les caractères mieux trempés, comme chez Foyle lui-même quand il ne voit pas d’autre moyen pour punir un coupable que de le pousser au suicide, les passe-droits, le sort des objecteurs de conscience, l’effacement des protections que le droit anglo-saxon accorde aux personnes dans les temps ordinaires avec des arrestations et des mises en cause arbitraires et expéditives auxquelles Foyle lui-même, pour une fois victime, n’échappe pas, le traitement douteux dont font l’objet des ressortissants allemands réfugiés en Angleterre pour échapper au nazisme.
Et puis il y a aussi la description de l’héroïsme ordinaire que l’on retrouve dans toutes les classes de la société, mais aussi le désarroi, les souffrances, les deuils, le doute quant à la pertinence de la poursuite du combat.
On dit que neuf millions de britanniques suivent la diffusion de chaque nouvel épisode de ce feuilleton. Sans doute chacun y perçoit-il, de manière passionnante et sans que l’intérêt du récit télévisuel faiblisse à aucun moment, que, dans cette guerre, les choses étaient beaucoup moins simples qu’elles n’apparaissent aujourd’hui, qu’à tout moment, en tout cas dans les débuts, le pire aurait pu arriver, qu’il y aurait eu des britanniques pour y consentir et qu’il a fallu l’attachement aux traditions nationales et la force du courage du plus grand nombre pour y échapper. Tout cela étant raconté sans didactisme, sans prosélytisme, sans anathème, avec objectivité et retenue. Un rare moment de grande télévision !
