Parmi la marée d’essais en tous genres qui submergent les gondoles des librairies, rares sont ceux qui emportent l’adhésion du lecteur par l’intérêt et la densité de la réflexion. En ce qui me concerne, deux livres, lus cette semaine, m’ont produit cet effet : Le capitalisme total, de Jean Peyrelevade et Le monde comme je le vois, de Lionel Jospin.
Le succès de ces deux livres est déjà tellement considérable, comme l’atteste leur rang de diffusion sur Amazon que vous pouvez vérifier en cliquant sur les liens ci-dessus, et les articles qui les ont commentés sont tellement nombreux que je ne ferai pas l’effort d’ajouter une note supplémentaire de mon cru pour les résumer ou pour les critiquer, d’autant que je crois que les deux justifient une lecture intégrale et attentive.
J'ajoute qu'ils apportent tous deux des éléments de réflexion complémentaires, permettant d'approfondir et d'élargir le débat, particulièrement intense avec déjà 53 commentaires, dont ma note sur le modèle social français: nouveaux éléments de réflexion a fourni le prétexte.
Le premier décrit le « capitalisme total » et, j’ajouterai, pur, tel qu’il se déploie aujourd’hui à l’échelle mondiale après l’effondrement du système communiste et l’effacement du modèle rhénan et avant que le vent de la contestation et ses propres excès ne conduisent à son tour à sa mise en cause. Le livre est bref, mais je ne crois pas qu’il y ait ailleurs en langue française une synthèse aussi claire et simple du mode de fonctionnement de ce système économique.
Je n’y ai relevé qu’une seule facilité, fréquente dans notre littérature économique et héritée de pratiques journalistiques hélas trop fréquentes dans notre pays, celle de se référer à des exemples concrets sans qu’ils soient documentés par une analyse professionnelle préalable. Ainsi pour illustrer « le conflit (qui) peut naître (si le chef d’entreprise) exerce (sa) liberté dans son intérêt propre plutôt qu’au profit de la collectivité des actionnaires », l’auteur produit une liste de douze entreprises françaises qui mélange des choux et des carottes et attribue collectivement, dans le sillage de la littérature anglo-saxonne, des causes aux difficultés qu’elles ont rencontrées qui à l’évidence ne s’appliquent pas à certaines d’entre elles, dont d’ailleurs celle que j’ai bien connue. Mais ce détail n’ôte rien à la qualité intrinsèque de ce livre qui, à mon avis, dans son domaine, a tout pour devenir un « classique ».
Le deuxième livre est celui de Lionel Jospin, « Le monde comme je le vois ». Si je m’étais fié à la plupart des commentaires qu’il a suscités, l’intérêt du livre se limiterait aux trois ou quatre pages (pages 162 à 166) qu’il consacre à « l’émergence d’une nouvelle « aristocratie » », qualifié de « nouveau groupe dominant » ou «nouveau « groupe de prestige » », « alliance implicite entre des grands dirigeants d’entreprise, des financiers, des cadres élevés de l’industrie et des services, certains hauts fonctionnaires et des privilégiés des médias » et « dont le discours (...) oscille constamment entre l’insensibilité sociale et la bonne conscience idéologique » et que d'ailleurs Leclercq avait signalées à notre attention par un commentaire sur ce blog il y a quelques jours.
Mais ce livre va bien au-delà de cette brève analyse, peut-être exagérément influencée par l’esprit du moment. Lionel Jospin a dirigé pendant cinq années le gouvernement de la France. S’agissant d’une période de cohabitation, cette responsabilité a été encore plus lourde et plus complète qu’à l’ordinaire et lui a permis, à travers une expérience sans égale, d’observer et d’analyser les problèmes de la France et du monde. Sans renier ses convictions, cet homme d’Etat fait ainsi un point précis, objectif et mesuré sur toutes les grandes questions qui se posent à notre pays et avance des propositions pour l’avenir qui méritent considération et débat. A chaque instant, il s’efforce de resituer ses analyses dans leur contexte historique, culturel et géopolitique. Parmi d’autres, j’ai apprécié les pages consacrées au « problème américain », à « l’Europe incertaine » et au « mal institutionnel français ».
Un tel effort de réflexion me semble être ce que les citoyens peuvent attendre et espérer obtenir de la part d’un Français qui aspirerait à solliciter leurs suffrages pour accéder à la magistrature suprême. Je ne sais pas si Lionel Jospin s’engagera dans cette voie. Peut-être ne le sait-il pas lui-même à l’heure présente. Chacun sait que les grands destins sont rarement totalement prémédités. En m’excusant de porter atteinte un instant à la laïcité à laquelle Lionel Jospin consacre d’ailleurs des développements intéressants, j’ai envie de citer à nouveau, comme je l’ai fait cet été, la phrase de Bismarck, rapportée par Helmut Kohl dans "Je voulais l'unité de l'Allemagne" : « On ne peut pas réussir quelque chose par soi-même, on ne peut qu’attendre jusqu’à ce qu’on entende résonner le pas de Dieu dans les évènements ; puis saisir le pan de son manteau- c’est tout. »
Un responsable socialiste a parlé récemment de « lâcheté » à propos de la décision de Lionel Jospin de se retirer de la vie politique le soir même du désaveu électoral, sans doute imprévu et accidentel, mais néanmoins cinglant dont il a fait l’objet le 21 avril 2002. Pour ma part, j’y ai plutôt vu un geste d’une dignité extrême qui aurait paru non seulement naturel, mais indispensable par exemple dans la « mère des démocraties », la Grande-Bretagne, mais qui chez nous paraît encore incongru. Pourtant « le plus illustre des Français », le Général De Gaulle avait donné l’exemple, comme Lionel Jospin le rappelle dans son livre : « quand il s’est agi d’assumer en 1969 les conséquences d’un référendum raté, il le fit avec hauteur ». Je ne peux m’empêcher de penser que Lionel Jospin est doté d’un peu de cette « hauteur » qui qualifie un homme au milieu du marécage des ambitions médiocres et excessives pour prétendre légitimement à solliciter nos suffrages pour diriger le pays. Il y en a peu...
Dernière remarque: suivant la recommandation de Leclercq dans un autre de ses commentaires postés hier, je me réjouis à l'avance de lire Economiquement incorrect,de Eric Le Boucher que je viens de commander et dont je pressens à l'avance qu'il devrait aussi enrichir notre réflexion individuelle et collective.
