Le 6 octobre 2005, je publiais la note Modèle social français: "Sortir du champ de bataille idéologique" qui se référait à un entretien avec Aurélie Seigne, publié dans Acteurs publics. Depuis lors, cette note, comme l’a relevé un blogueur, Leclercq, a donné lieu à soixante sept commentaires, particulièrement nourris, de quatorze auteurs différents. Ce blog n’a pas connu une telle intensité de dialogue depuis nos débats sur le projet de traité constitutionnel.
Une proposition de hayekFan a certainement constitué le déclencheur de cette réflexion collective particulièrement passionnée. Il faut dire que notre ami que beaucoup, dont j’étais, imaginaient être un libéral dans la plus pure acception du terme, nous a pris complètement à revers.
Ne voilà-t-il pas que hayekFan écrit :
"Le grand fléau (du chômage) gaspille 10% des énergies, réduit à la fois productivité et pouvoir d’achat et rend dérisoire le modèle social français. Pourtant il y aurait une solution très simple pour le résoudre rapidement et efficacement. (...) On a 10% de chômage en France. Alors on oblige tout employeur (Etat compris) à augmenter de 10% ses effectifs. Par contre il pourra baisser de 10% la rémunération de ses salariés. En gros au lieu de 10 salariés payés 11 euros et un chômeur, on va avoir 11 salariés pays 10 euros. Pour les employeurs, il n’y a pas de surcoût, au contraire il y a un gain de productivité (11 salariés produisent davantage que 10). Pour les chômeurs, le gain est certain. Les salariés aussi sont gagnants : un petit sacrifice en termes de salaire (qu’on pourrait compenser en partie avec le RMI et les allocations chômage devenus inutiles) permet d’avoir une garantie de poste comme les fonctionnaires. Car le mécanisme serait permanent : à chaque fois que le chômage ressurgirait, on procèderait à une opération similaire. La sérénité d’une rétribution à vie ferait certainement exploser la consommation aujourd’hui freinée par la légitime peur de se retrouver au chômage".
Une véritable volée de bois vert a accueilli cette proposition. Aston y voit un nouvel avatar des 35 heures, sa "version libérale", et relève que ce dispositif loin d’augmenter la productivité (hayekFan, peut-être fallait-il lire "production" ?) la diminuerait. Lionel espère que cette"idée est une petite provocation qui vise à démontrer par l’absurde que la société française ne veut pas réduire le chômage" et koz constate qu’ "obliger les entrepreneurs à embaucher, pour un libéral, c’est original". Quant à Bruno, pragmatique, il interroge : "comment appliquer cette proposition". Et Coin Le Canard enfonce le clou : "Votre idée me semble mauvaise (... notamment parce que) le plein emploi ne se décrète pas. L’expérience des 35 heures devraient nous apprendre qu’une approche du bas vers le haut à l’énarque ardente-obligation-du-plan (pardon Pierre, la balle a ricoché) se révèle généralement désastreuse".
HayekFan n’a pas manqué d’argumenter pour réfuter ses critiques en affirmant notamment que "ma proposition n’est pas une provocation, mais elle a le mérite indiscutable d’isoler, dans le camp de gauche, ceux qui souhaitent un fort chômage comme réservoir de votes politiques et consensus syndicaux, et dans le camp de droite, ceux qui souhaitent la poursuite du chantage au licenciement sur les salariés".
Mais, comme il est fréquent sur ce blog, le débat s’est ensuite élargi et amplifié en abordant beaucoup de sujets connexes dont chacun à lui seul justifierait un échange spécifique. Ont ainsi été évoqués le niveau des salaires et des charges sociale, la finalité du contrat nouvelle embauche, le moyen de redonner du travail aux seniors, la motivation des chefs d’entreprise, le coût du capital et le rendement de 15% attendu par les marchés financiers, les rapports entre l’économie réelle et l’économie financière.
In fine cependant, à la suite de koz qui notait au début du débat "un premier consensus", à savoir que le modèle social français"fonctionne mal", Djiddy Pibbee et Boulgakov y reviennent, le premier pour relever "la responsabilité collective (...) de ceux qui ont les moyens de ne pas aggraver immédiatement cette situation en licenciant injustement et en ne se cherchant aucune alternative si ce n’est celle de s’en remettre à l’Etat", le second pour tenter de définir un nouveau modèle où "Un bon patron est un patron qui réussit à faire travailler ses employés de manière productive en respectant l’honneur de chacun. Un bon investisseur est un investisseur qui reconnaît les produits d’avenir, qui sait prévoir les attentes des consommateurs sans rechercher un rendement supérieur à la réussite réelle de l’entreprise. Un bon salarié est un salarié impliqué dans sa tâche, mais qui accepte de reconnaître l’autorité des autres, qu’ils soient patrons ou investisseurs". Enfin Jean-François K. semble de son côté se désoler de ce qu’au nom du refus de l’arrogance et d’une modestie "mondaine", ceux qui contestent la pertinence du modèle français "au lieu d’ouvrir le capot" courent "en acheter un autre (...) par exemple danois".
Pour terminer ce retour sur le modèle social français, je me dois de répondre à l’appel de hayekFan qui réclamait mon "opinion" sur son "idée" et de partager à cette occasion quelques brèves réflexions, inspirées par notre échange.
Tout d’abord je ne suis pas surpris qu’un libéral convaincu, si hayekFan répond bien à cette définition, puisse exprimer des propositions qui vont à l’encontre des idées reçues sur le libéralisme. Les historiens des doctrines économiques pourraient citer beaucoup plus d’exemples que moi. Mais souvenons-nous simplement par exemple de Maurice Allais proposant un impôt sur le capital, des libéraux américains suggérant de renforcer les droits de succession ou des ordolibéraux allemands (référence qu’hayekFan n’appréciera pas !) recommandant une intervention active de l’Etat pour organiser le marché. Exprimer des idées comme celle qu’hayekFan a mis en avant a au moins le mérite de provoquer la réflexion.
J’ajoute que fondamentalement le concept que des salaires plus faibles puissent s’accompagner d’effectifs plus importants toutes choses égales ailleurs est une vérité de La Palisse économique que nous pouvons tous vérifier aujourd’hui à travers les délocalisations et que j’ai pu moi-même constater à travers mon expérience industrielle en comparant par exemple à une certaine époque la situation d’unités de production, ayant des activités identiques ou voisines, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France. Les trois paramètres, salaires, effectifs et investissements peuvent conduire à l’évidence à des arbitrages différents selon leurs niveaux respectifs.
D’autre part nous savons tous que, dans des situations microéconomiques particulières, des réductions de salaires ou des augmentations de la durée du travail sans augmentation de salaires peuvent conduire à préserver des emplois de manière sinon durable, du moins temporaire. Les entreprises engagées dans les nouvelles technologies qui ont procédé de cette manière ne sont pas rares.
Pour autant, comme la plupart des intervenants sur ce blog, je ne crois pas que la solution consistant à augmenter de manière générale et obligatoire les effectifs des entreprises et des administrations de 10% et de réduire en même temps les salaires de 10% soit viable. Toutes les raisons ont déjà été données. J’ajouterai simplement, si cela était nécessaire, que j’ai du mal à imaginer qu’une telle amputation des salaires puisse passer dans les faits et je crains qu’à supposer que par un coup de baguette magique, cet obstacle soit surmonté, la diversité des situations particulières des entreprises notamment dans leur relation au marché ne rende un tel système impraticable.
Au terme de ce débat, pour ma part, je suis plus convaincu que jamais que ce qu’on appelle le modèle social français, pour justifiées et indispensables que soient certaines de ses composantes, s’il n’est pas en mesure d’enclencher rapidement le cercle vertueux de la réduction du chômage, sera emporté par le vent de l’histoire.
Je demeure tout aussi convaincu, comme je le disais à Aurélie Seigne dans Acteurs Publics, que :
"Deux évidences s'imposent, si l'on veut avancer sur ce sujet. La première, c'est que le frein principal à l'embauche est la difficulté de licencier. Ce n'est pas accepté par l'opinion, parce que personne n'ose révéler cette évidence confirmée par toutes les expériences étrangères : les entrepreneurs n'embaucheront à la hauteur de leurs besoins que s'ils peuvent débaucher aussi facilement qu'embaucher.
La deuxième évidence est beaucoup plus acceptée, mais encore faut-il la traduire dans les faits. C'est qu'on ne peut pas abandonner des personnes qui perdent leur emploi à leur sort et attendre du seul marché qu'il trouve une solution. C'est là la faiblesse des solutions libérales. Si on veut avancer, il faut accepter et réconcilier ces deux évidences de manière concrète et cesser d'en faire l'objet de conflits fondamentaux."
Je complète aujord'hui pour Jean-François K.: si, pour aboutir à la réconciliation incontournable de ces deux exigences, il faut copier des expériences moldaves, andorranes ou... danoises, pourquoi s'en priver. Même notre grande Révolution dont nous sommes si fiers a trouvé du grain à moudre dans l'expérience des jeunes Etats-Unis d'Amérique.
Et j’ajoutais : "L'expérience des dix dernières années dans ce domaine démontre la vanité des prises de positions idéologiques, qu'elles soient altermondialistes, socialistes ou libérales. Tant qu'on ne sortira pas le chômage du champ de bataille idéologique, on n'avancera pas. Corollaire de cette opinion, je pense qu'une approche multi-partisane et paritaire est indispensable pour mettre fin au "stop and go" et aux multiples retards que provoquent les alternances politiques dans ce domaine. On n'avancera pas sur ce sujet si on n'est pas capable de mettre d'accord les syndicats, le patronat et les partis politiques, de droite ou de gauche.
(...) Il n'y a rien de plus important et de plus urgent pour ce pays que de résoudre le problème du chômage. Serait-ce donc rêver que d’imaginer que les Français, de quelque bord qu’ils soient, ne puissent prendre sur eux pour reconnaître qu’il s’agit du sujet d’intérêt national qu’ils doivent traiter ensemble sans œillères ni préjugés."
Certains penseront qu’un tel rêve relève autant de l’utopie que la proposition de hayekFan. Mais, de l’histoire de notre pays, je retiens que les grands changements ont toujours résulté, d’une manière ou d’une autre, d’une forme de consensus ou de compromis national. C’est cette situation qu’a su créer le Général De Gaulle en 1958 en associant à son action décisive tous les partis de gouvernement du pays.
C’est d’une autre manière, quelque peu dégradée, que François Mitterrand a su entre 1983 et 1986 réconcilier les Français avec l’entreprise, il est vrai pendant un laps de temps certes trop limité mais suffisant pour permettre notamment l’enclenchement de la dynamique des privatisations et l’expansion internationale des grandes entreprises françaises, tous résultats qui, en dépit de multiples péripéties, parfois négatives, restent néanmoins acquis aujourd’hui.
L’importance des enjeux du moment justifie que nous trouvions à nouveau une approche collective pour faire avancer le pays, ce qui ne signifie pas nécessairement une grande coalition à l'allemande, mais certainement que le ou les partis qui assument la responsabilité de gouverner tiennent suffisamment compte des préoccupations et de la sensibilité de l'autre moitié du pays dans la manière de traiter les problèmes. L’utopie ne serait-elle pas de penser qu'ils pourraient être réglés de manière profonde et durable par un affrontement idéologique bloc contre bloc ?
Je précise à l'intention de koz que ce propos ne disqualifie, en tout cas à mes yeux, aucun des princiaux prétendants crédibles de gauche ou de droite à la fonction suprême et certainement pas Nicolas Sarkozy qui a su montrer en diverses circonstances économiques et non économiques qu'il savait s'affranchir de toute pratique idéologique et que, me semble-t-il et contrairement à l'hypothèse de koz, personne ne voulait mettre particulièrement "quelque peu en accusation", en tout cas dans ce débat. De toute manière, le temps n'est plus loin maintenant où les programmes se définissant et la course à la présidence s'accélérant, chacun aura l'opportunité de former son opinion avant d'exprimer son vote.
