François Chérèque avait publié en mars 2005 avant le référendum sur le traité constitutionnel européen un livre "Réformiste et impatient" que j'avais signalé et commenté sur ce blog. Il m’a semblé intéressant de confronter cette lecture à celle du livre de l’un des secrétaires de la CGT, Jean-Christophe Le Duigou, "Demain le changement" , paru en septembre 2005.
Je m’attendais à un choc frontal des conceptions et des idées. Or, peut-être parce que je ne m’attache qu’à ce qui est écrit sans faire de procès d’intention, j’y ai vu plus de convergences que d’oppositions.
J’ajoute que, sans sous-estimer les conflits et les divergences internes qu’une grande organisation comme la CGT, aussi marquée par l’histoire, peut connaître, et sans être assuré que les points de vue exprimés par ce secrétaire de la CGT soient partagés par tous ses adhérents, ni même par tous ses dirigeants, je suis néanmoins frappé par l’esprit d’ouverture, de pragmatisme et de modernisation que révèle son discours.
Jean-Christophe Le Duigou ne se paye pas de mots :"Défendre les intérêts des salariés ne suppose pas seulement des adaptations à la marge de la démarche syndicale. Pour preuve, tous les syndicats français sont, depuis vingt ans, confrontés à une crise. Ils ont perdu la moitié de leurs adhérents. Il y a à peine plus d’un salarié actif sur douze qui est aujourd’hui syndiqué dans les grandes centrales syndicales françaises. Le taux tombe à un sur vingt-cinq pour le secteur privé, et dix fois moins encore dans les entreprises de moins de mille salariés. Désormais, près de la moitié des délégués du personnel n’appartient pas aux cinq grandes confédérations syndicales. Enfin plus d’un tiers des responsables syndicaux seront partis à la retraite dans moins de dix ans."
Et il ajoute:
"Soyons clairs, la réponse ne se trouvera ni dans la radicalisation des positions ni dans la recherche d’un quelconque accommodement avec la logique libérale à l’œuvre. Pour preuve, les syndicats sur des positions de lutte, comme la CGT, ne sont pas à l’écart de la crise, au même titre que ceux qui jouent souvent la carte du compromis à tout prix comme FO ou la CFDT."
Ainsi tout au long du livre, l’auteur essaye de définir une voie étroite entre une radicalité extrême, inspirée par une vision politique du syndicalisme, qui n’a pas apporté aux salariés les satisfactions attendues, et une démarche de compromis social où trop d’aspirations, jugées légitimes, seraient sacrifiées.
Ainsi est récusée la sinistrose que cultivent nombre de dirigeants politiques ou patronaux et d’essayistes, en tout cas celle qui trouverait sa justification dans une supposée allergie au travail des Français ou dans l’excès du coût du travail et des impôts ou encore dans le nombre trop élevé des fonctionnaires. "Ce qui plombe la France" a, selon l’auteur d’autres motifs. "Qu’une entreprise fasse des bénéfices n’est nullement condamnable", souligne-t-il. En revanche, qu’au regard de ces bénéfices, l’investissement ou la recherche-développement soient par exemple insuffisants, l’est. De même l’est la propension grandissante de l’économie financière à fonctionner en vase clos sans contribuer autant qu’elle le devrait à l’accroissement des richesses. Enfin les vrais enjeux, et notamment trois d’entre eux, qualifiés de "fondamentaux", ceux de "l’énergie", de "l’effet de serre" et de"l’eau", ne pourront être traités convenablement qu’en substituant au modèle productif actuel, celui du "développement durable".
L’auteur analyse ensuite "la grande fracture", le "divorce sans précédent " entre les entreprises et la société, accentué par les "nouvelles technologies " qui "servent de prétexte à l’introduction de zones de non-droit dans les processus productifs " et sans que "l’illusion de la participation" puisse y remédier .
Sont alors passés en revue tous les grands thèmes du débat social,"la société à solidarité limitée" qu’il faut refuser, la Sécurité Sociale qui est menacée et où il importe "plutôt prévenir que guérir ", le chômage, l’égalité hommes-femmes, les 35 heures, les discriminations ethniques, la nécessaire réhabilitation de l’action publique, la responsabilité de l’entreprise, la question européenne, la "mondialité" opposée à la mondialisation et pour terminer, une réflexion sur la méthode ou plutôt les"deux méthodes syndicales", qui se déploient "aux bords du politique".
Chacun de ces développements méritent attention, mais pour encourager l’appétit de lecture, trois citations supplémentaires me paraissent appropriées :
Sur le chômage :
"Pour le patronat, le chômage est une fatalité. Il est prêt à payer un peu plus cher en cas de licenciement, mais à condition de se débarrasser de son ancien salarié et, surtout, de ne pas voir ses choix de gestion contestés. C’est l’acceptation de la logique « pollueur payeur », mais la pérennisation du droit à polluer. Quant à la protection classique de l’emploi par les pouvoirs publics, elle a montré ses limites, tout comme les substituts néolibéraux, qui pèsent sur le chômeur et qui le renvoient à son employabilité individuelle. La CGT, avec sa proposition de sécurité sociale professionnelle, veut, au contraire, améliorer la prévention et mutualiser la pris en charge d’un droit au reclassement pour tous les salariés, qu’ils relèvent de grands groupes ou de PME. "
Au-delà des facilités de langage, cette dernière ouverture ne devrait-elle pas être saisie pour amorcer une marche vers un véritable compromis historique, surtout quand on lit notamment un peu plus loin :
" Il n’est pas question d’ignorer la contrainte de compétitivité des entreprises. L’idée d’ « interdiction des licenciements » est, de ce point de vue, ni réaliste ni ambitieuse .
Sur le bilan des trente cinq heures :
"La RTT conçue par le gouvernement de Lionel Jospin avait pour ambition de résoudre le problème du chômage. Par le « partage de l’emploi ». Les limites du projet étaient évidentes. (...) D’où un curieux mélange d’aspects positifs et d’effets pervers que la CGT avait dénoncé à l’époque. Au final, le bilan des 35 heures en termes d’emplois est sans doute moins bon que les chiffres que faisaient miroiter certains experts. L’OFCE n’avait-il pas évoqué la perspective de 1,4 à 2 millions et demi d’emplois supplémentaires pour le secteur privé ? De quoi faire rêver ! Le résultat est huit fois moins bon, mais il est vrai qu’il ne porte sur une grosse moitié de la population active. Mais à 350000 emplois nets créés, plusieurs dizaines de milliers de contrats à temps partiel transformés en CDI à temps plein, ne sont pas des données négligeables, alors que le taux de chômage avoisine toujours les 10%."
Nuances et lucidité donc, et plus loin, prudence par opposition aux idées de Hans-Jürgen Urban, un sociologue expert auprès de la gauche allemande :
"L’objectif des 32 heures est dangereux, parce qu’il ne correspond en rien au rapport des forces actuel. Il se justifie, et même au-delà, pour certains travaux pénibles et astreignants. Mais il ne peut être une revendication commune à l’ensemble des salariés".
Sur la mondialisation :
"La mondialisation suscite de nombreuses craintes. Mais ne tend-on pas à l’accabler, comme si elle était la source de tous les maux ? Ce n’est pas si simple."
Et plus loin :
"Nous sommes donc loin d’une vision d’un monde qui avancerait en aveugle, sans pilote, sans régulation. Selon les uns, la mondialisation serait une chance pour les pays et pour les peuples. Selon les autres, elle ne serait qu’un nouvel avatar du capitalisme traditionnel. En fait, la mondialisation de l’économie ouvre sur des opportunités et sur des contraintes. Elle amorce une nouvelle division du travail. Un des effets de la mondialisation est d’avoir permis à des pays en développement d’accroître leur place dans l’économie mondiale".
Et encore plus loin :
"Pourquoi les gouvernants brandissent-ils si fort la menace de la « mondialisation » ? Quel objectif vise-t-on ? Qu’a-t-on l’ambition de réprimer ? Ce qui est bien l’équivalent d’une autre question : de quoi les gouvernements et les dirigeants de grandes firmes ont-ils peur ? Et si c’était de la « mondialité » précisément".
Et enfin :
"On ne peut affronter le défi de la mondialisation, sans donner une place essentielle à l’intervention dans la construction européenne".
Ces questions et ces réflexions sont approfondies dans le chapitre "Mondialité contre mondialisation" qui est celui que, pour ma part, j’ai le plus apprécié.
Pour celui qui n’est pas ou n’est plus engagé dans le dialogue syndical quotidien, on sort de la lecture de ce livre avec une vision nouvelle de la CGT. On mesure la rupture accomplie avec l’inféodation historique au parti communiste, l’évolution des idées sur l’économie de marché et l’entreprise, la prise en compte du projet européen, le rejet d’une approche démagogique de la mondialisation.
On reste cependant sur sa faim sur la question de l’unité syndicale. Elle est évoquée dans les deux dernières pages du livre. "Mythe""qui peut servir de repoussoir", un "nouveau concept" lui est substitué, "alliant pluralité et unité". Pourtant, Jean-Christophe Duigou l’a souligné quelques lignes plus haut,"la recomposition syndicale est amorcée, même si elle ne dit pas son nom. Tout bouge désormais. Mais dans quelle direction ? ".
Je conclurai sur cette interrogation non sans souligner que ce livre confirme qu’à la CGT comme à la CFDT, de nouvelles générations de dirigeants osent des approches nouvelles et, sans rien céder sur la défense des intérêts qui leur incombe, montrent une capacité à mettre en question la « fossilisation » des relations sociales que l’histoire leur a léguée.
