Hier soir, j'étais convié à m'exprimer à Londres devant plusieurs dizaines de managers français de la City. Mes hôtes m'avaient laissé le choix du ou des thèmes que je souhaitais aborder, se réservant à l'anglo-saxonne la possibilité d'engager un vrai dialogue à l'occasion des questions.
Après leur avoir expliqué à quoi occupait son temps et ce que faisait de ses journées quelqu’un qui a quitté toute responsabilité opérationnelle depuis bientôt trois ans après quarante deux années d’un parcours professionnel intense et trépidant, il m'a semblé que leur dire un mot de mon expérience de dix mois d'auteur de blog pouvait présenter quelque intérêt pour eux. Et puisque l'investissement est fait, pourquoi ne pas vous livrer "brut de coffrage" un extrait des notes que j'ai utilisées.
Après avoir été longtemps tenu à la réserve et à la neutralité qu’imposaient mes fonctions publiques d’abord et ma responsabilité de chef d’une grande entreprise industrielle ensuite, j’ai vu dans l’émergence de la nouvelle technologie des blogs l’opportunité de m’exprimer simplement sans logistique, directement sans intermédiaire médiatique et instantanément sans délai d’impression ou même de mise en ligne.
Bien sûr, l’audience était incertaine, mais j’ai constaté très vite qu’elle était beaucoup plus importante que je ne l’imaginais grâce aux moteurs de recherche mais aussi grâce aux track-backs et à la reprise de beaucoup des mes notes par d’autres sites plus généralistes et moins personnalisés. J'ai aussi été surpris par le nombre et la qualité des commentaires.
Sur ce blog, j’ai la liberté d’aborder tous les sujets sur lesquels peut se focaliser mon attention, les livres, les pièces de théâtre, les opéras ou les feuilletons télévisés que j’aime (j’ai pour principe de ne pas parler de ce que je n’aime pas !), mais aussi les questions européennes, économiques, industrielles et parfois politiques sur lesquelles, à tort ou à raison, je pense que je peux apporter un point de vue éclairé, complémentaire ou précurseur.
J’ai ainsi essayé de contribuer au débat sur le référendum européen à travers des dizaines de notes qui ont eu une audience certaine et ont donné lieu à de nombreux commentaires, mon modeste effort néanmoins n’ayant, hélas, pas pu arrêter l’irrésistible engrenage du Non.
J’ai essayé aussi d’apporter un peu de clarté et de sérénité sur la question des hautes rémunérations des dirigeants de sociétés cotées sur laquelle peut être plus que d’autres patrons ou d’anciens patrons, la position que j’avais prise permettait de m’exprimer librement.
J’ai abordé beaucoup d’autres sujets, mais dans la période récente, je me suis concentré plus spécifiquement sur trois thèmes sur lesquels le débat et l'action s'imposent.
Climat et énergie
- mise en garde des experts sur la nécessité de remettre à niveau les digues de la Nouvelle-Orléans et de drainer les marais de la Louisiane
- avertissements répétés sur le danger grandissant du réchauffement climatique et de la problématique énergétique qui l’accompagne
- nécessité de prendre ces avertissements au sérieux et de ne pas ignorer la science, ou pire encore, de la censurer.
Réchauffement climatique :
- menace réelle et actuelle, identifiée depuis un quart de siècle par les scientifiques et faisant l’objet de leur part depuis dix ans d’appels pressants et convergents à l’action
- mesure : + 0,6 ° C depuis 1860, d’ici 2100 entre + 1,5°C et 5,8° C selon les scénarios, ce qui veut dire par exemple une montée du niveau des mers entre 20cm et 1 mètre.
- symptômes : inondations, sécheresses, fonte de la calotte polaire, fonte des glaciers
- objectif : pour cesser d’augmenter la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère d’ici 2050, il faut diviser par 2 nos émissions actuelles au niveau planétaire, ce qui veut dire par 3 à 5 dans les pays développés
Crise de l’énergie :
- en parallèle, poursuite inexorable de la croissance des besoins énergétiques, notamment pour alimenter la forte croissance, souhaitable et probable, des pays qui rattrapent leur retard économique (Chine, Inde)
- faute de solutions alternatives d’un impact suffisant qui soient mobilisables à court terme, jusqu’en 2050 au moins, c’est essentiellement l’offre en énergie fossiles qui va satisfaire cette demande
- d’où trois défis : adapter la répartition de la production à la répartition des besoins, se protéger contre les aléas politiques qui peuvent affecter le pétrole et le gaz et surtout réduire substantiellement les émissions nocives que provoquent les énergies fossiles.
- A terme, à partir de 2020/2050, la tension sur les ressources fossiles pourrait s’ajouter à la contrainte climatique: il faut donc préparer également cette échéance en encourageant et multipliant les ressources énergétiques alternatives.
Politique énergétique :
- une politique énergétique européenne à long terme, inscrite dans l’environnement mondial, traitant tous les aspects de cette problématique, constitue une priorité absolue avec trois objectifs.
- assurer la sécurité de l’approvisionnement par la diversification technologique et géographique.
- maîtriser l’énergie, c'est-à-dire améliorer notre efficacité énergétique et notre bilan carbone, en relançant massivement les économies d’énergie : dans l’industrie sans doute même si elle a beaucoup fait depuis le premier choc pétrolier, mais surtout dans le transport et l’habitat (la" maison à énergie positive")
- développer activement les nouvelles technologies : en priorité, dans un cadre européen, pour la fusion nucléaire, l’hydrogène, la pile à combustible et la séquestration du carbone ; en priorité, au niveau français, pour la fission nucléaire (sureté, déchets, générations 3 et 4), pour les carburants de synthèse tirés de la biomasse; sans négliger bien entendu l’éolien, le photovoltaïque, les systèmes de distribution électriques dits "intelligents", le stockage de l’électricité...
- jusqu’à une date récente, l’effort de recherche public et industriel consenti pour l’ensemble de ces objectifs dans notre pays était cruellement insuffisant, en 2002, moins d’un milliard d’euros dont près de 600 millions d’euros pour le nucléaire et dont 600 millions d’euros également financés par l’Etat ; les décisions récentes devraient modifier substantiellement ces ordres de grandeur
- il s’agit d’un enjeu crucial pour l’avenir de l’économie européenne et française ; aucune autre action possible de politique économique n’est plus à même de contribuer simultanément à restaurer la croissance, à améliorer la balance commerciale et à assurer la stabilité économique tout en consolidant l’un des points forts de la France dans le monde, l’industrie de l’énergie.
Croissance et emploi
Croissance:
- faiblesse critique de la croissance : au cours des trois dernières années, en moyenne, à peine plus de 1%, et le premier trimestre de 2005, n’a pas été meilleur
- sans croissance : pas de réduction durable du chômage, pas de réduction significative de l’endettement public
- champ des débats et des réflexions : à un extrême, les analyses conjoncturelles qui s’apparentent aux présentations météo de la télévision, à l’autre extrême, les réformes structurelles, nécessaires, mais inaptes à traiter la question immédiate : comment relancer la machine ?
- diagnostic pertinent de Thierry Breton : insuffisance des exportations, insuffisance des investissements, insuffisance de l’innovation
- sur ces trois fronts, des initiatives significatives sont prises au niveau national même si on peut regretter que l’Europe qui n’avance qu’à pas comptés sur cette priorité essentielle, n’apporte ni l’impulsion, ni le soutien, ni le relais qui seraient nécessaires
Chômage :
- scandale pour tous (personne n’est indemne)
- Il est évident que le frein principal à l’embauche est la difficulté de licencier et l’atmosphère de guerre civile qui entoure les licenciements et les restructurations.
- Il est tout aussi évident qu’on ne peut abandonner les personnes qui perdent leur emploi à leur sort et attendre du seul marché qu’il trouve une solution.
- Il faut donc accepter et réconcilier ces deux évidences pour avancer.
Méthode :
- vanité des prises de position idéologiques (altermondialistes ou libérales) : sortir le chômage du champ de bataille politique et idéologique
- approche multi partisane et paritaire indispensable pour mettre fin au stop and go que provoquent les alternances politiques dans ce domaine.
- Que de temps et d’énergie perdus parce que les partenaires sociaux n’ont pas pris concrètement et honnêtement ensemble en mains le problème.
- Une opportunité : l’ouverture de la CFDT avec François Chérèque, le changement de ton du MEDEF avec Laurence Parisot.
- Une prise de conscience : il n’est plus «grossier » d’évoquer une « démarche bipartisane » ; c’est Alain Lambert, ancien ministre du budget, sénateur UMP de l’Orne que la modernisation des lois de finances à travers la LOLF n’a été possible que grâce à une telle approche et que ce qu’il appelle la modernisation du « mode opératoire de la sphère publique dans son ensemble » ne le sera que de la même manière.
Europe et Etat
Relance européenne :
- silence honteux des politiques
- nécessité d’une autocritique
- recherche d’un nouvel angle d’attaque
- dans l’immédiat, une Europe des « projets » : relever le défi énergétique, prévenir les risques naturels, lutter contre le terrorisme, construire une force de défense européenne, accélérer la construction de l’Europe de la recherche et de l’éducation, poursuivre pragmatiquement et informellement la mise en place d’instruments politiques d’impulsion et de coordination au niveau européen.
- à moyen terme, relancer la construction politique d’un véritable gouvernement européen, responsable devant le Parlement européen.
Impuissance de l’Etat
- alternatives idéologiques extrémistes : hier, le marxisme ; aujourd’hui, le libéralisme
- le marché ne sait pas traiter le moyen/long terme
- la prévention des risques naturels, le contrôle des risques techniques, la sécurité des personnes et des biens, la promotion de l’éducation, la protection de la santé, tâches immenses qui exigent un Etat fort, compétent et prévoyant.
- Il faut mettre fin à la démagogie antiétatique et rendre à l’Etat ce qui lui revient et au marché ce pour quoi il est fait.
