Paraphraser ainsi la question célèbre que posait en 1942 Joseph Schumpeter dans Capitalisme, socialisme et démocratie , Le capitalisme peut-il survivre ?, peut paraître paradoxal à un moment où l’économie de marché, plus encore qu’en 1998 quand Jean-Claude Casanova préfaçait une nouvelle édition de ce livre en français, paraît avoir triomphé de manière irréversible de toutes les formes alternatives d’organisation économique, connues ou expérimentées dans le passé.
Cette préface résumait parfaitement d’où était née cette certitude de Joseph Schumpeter, d’une chute finale du capitalisme : de la désaffection politique et psychologique que provoque inexorablement le succès économique. Les intellectuels, que la diffusion de l’enseignement multiplie, n’aiment pas l’économie marchande. Les propriétaires sont écartés des entreprises par les managers. La légitimité des dirigeants d’entreprise s’affaiblit. Ce qui rendait l’Angleterre admirable – l’équilibre entre une bourgeoisie innovatrice à la tête des manufactures et une oligarchie aristocratique en politique – disparaît. Sans couches protectrices hors de la sphère marchande, ayant détruit par sa marche inexorable tout ce qui n’était pas capitaliste, le système se retrouve face à lui-même et se dévore.
Je laisse aux économistes professionnels le soin d’identifier celles des analyses explicatives de Schumpeter qui restent valides aujourd’hui. Pourtant beaucoup des comportements et des attitudes qu’il décrit dans les chapitres qu’il consacre aux murs du capitalisme qui s’effritent, à l’hostilité à l’égard du capitalisme qui grandit et enfin à la phase ultime de sa décomposition pourraient trouver leur réplique dans certains des phénomènes qui entourent aujourd’hui l’économie de marché dans notre pays.
Cette interrogation sur son avenir m’est venue du rapprochement de quelques indices qui, pris isolément, sont minuscules et sans portée, mais dont la convergence constitue, à mes yeux, un avertissement précurseur.
Le premier a été le dialogue publié dans l’Express des 13-19 juin entre Michel Pébereau et Philippe Meirieu, directeur de l’institut universitaire de formation des maîtres de Lyon, que j’ai déjà cité sur ce blog et dans lequel celui-ci déclarait : L'identification entre l'entreprise et le marché est un obstacle majeur à la collaboration entre l'école et l'entreprise. L'école n'est pas contre les entreprises, elle est contre l'hégémonie du marché. Nous ne récusons pas le discours selon lequel l'entreprise est productrice de richesses. Nous refusons, en revanche, que le sort des hommes soit entièrement soumis aux lois du marché: c'est contraire aux valeurs que nous portons. La crainte de voir notre système éducatif gagné par la logique du marché est également présente chez tous ceux qui sont attachés à la vocation de creuset républicain de l'école ainsi qu'à son souci de démocratiser l'accès aux savoirs. Le marché scolaire, c'est le triomphe des inégalités: l'argent, la complicité culturelle et la débrouille décident du sort des enfants.
Plus récemment, un professeur de lettres, Jacques Kentzinger, dans une lettre publiée dans Le Monde du 5 juillet, s’étonnait de l’utilisation par le Cardinal allemand Karl Lehmann de l’expression économie sociale de marché. Si les mots ont un sens, écrivait-il, cette expression en est la négation : le mot « économie » est flanqué d’un adjectif honorable, « sociale », et d’un complément du nom qui dément cet adjectif. A ma connaissance, ajoutait-il, le social est ce qui tend à corriger les injustices du marché.
Ainsi pour ce professeur, comme pour le directeur de l’institut universitaire de formation des maîtres de Lyon, le marché et par conséquent l’économie de marché sont par essence des concepts malfaisants. A l’évidence l’enseignement qui leur a été dispensé ne leur a pas fourni le minimum de culture économique scientifique, leur permettant de se prémunir contre les idées reçues dans le domaine économique qui sont propagées dans ces milieux et d’éviter de les relayer à leur tour.
Sans doute d’autres éléments, comme certains arguments qui ont été développés à l’occasion du rejet du traité constitutionnel européen, auraient-ils pu déclencher cette interrogation sur l’avenir de l’économie de marché. Mais souvent les petits indices sont nécessaires pour prendre en compte les évidences.
De même qu’en 1981, la nouvelle majorité avait fait des nationalisations son cheval de bataille et les avait mises en œuvre, de même qu’en 1997, les socialistes revenus au pouvoir avaient imposé les 35 heures, de même n’est-il nullement impossible aujourd’hui, que certains partisans du Non au sein de la gauche n’imaginent des expériences économiques régressives au nom de la mise en cause de l’économie de marché et qu’elles soient appliquées si le peuple français choisit une nouvelle fois l’alternance.
D’ailleurs ce même 5 juillet, sur RTL, chez Jean-Michel Aphatie, Marie-George Buffet ne commençait-elle pas à évoquer de nouvelles nationalisations à travers l’idée de créer un pôle bancaire public et le 9 juillet, le député du Gers, Philippe Martin, considéré comme le porte-parole de Laurent Fabius ne déclarait-il pas, au sein du conseil national du parti socialiste, son opposition à la privatisation d’EDF que l’on renationalisera s’il le faut. Déclaration qui aurait provoqué, d’après le Journal du Dimanche du 10 juillet, une franche gaieté. Faut-il rire de ce changement de position ou y voir un indice de plus de l’état d’esprit nouveau en train de s’installer dans le pays ? Comme le confirme, plus récemment encore Olivier Hassid, économiste, chercheur associé au Pacte-Cerat, dans Les Echos du 13 juillet, en proposant de reprendre le débat nationalisation-privatisation.
Au demeurant l’économie de marché est d’autant plus menacée que ses défenseurs sont fréquemment maladroits ou même cyniques. Si les avantages techniques de cette forme d’organisation de l’économie sont souvent mis en avant sans que soit d’ailleurs nécessairement fourni l’argumentaire correspondant, très peu d’efforts sont faits pour démontrer que l’économie de marché est compatible avec une politique sociale efficace et ambitieuse pour peu que sa nécessité soit reconnue.
Il est évident que des défenseurs cohérents de l’économie de marché ne peuvent se contenter d’exiger la flexibilité nécessaire du marché du travail sans avoir un discours convaincant sur la manière dont la société doit traiter ceux qui en sont les victimes. De même n’est-il pas inéluctable en économie de marché que se multiplient les scandales réels ou supposés concernant les hautes rémunérations. Et d’autres exemples pourraient être cités.
Il est facile aujourd’hui pour les contempteurs de l’économie de marché d’ironiser sur l’adjectif sociale que les auteurs du projet de traité constitutionnel souhaitaient lui ajouter à la suite des fondateurs allemands du libéralisme moderne , tant la manière dont elle est présentée y donne prise.
Si les partisans de l’économie de marché ne sont pas capables à bref délai de lui ajouter une dimension sociale au niveau à la fois de la réflexion et de l’action et de la faire percevoir et comprendre par tous, alors la question de sa survie ne sera pas seulement une figure de rhétorique.
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