Les contemporains du processus de construction européenne que nous sommes ont tendance à voir surtout les compromis, les marchandages et autres querelles de préséance entre petits et grands pays, le règlement des problèmes essentiels reporté à des dates toujours ultérieures. Un retour sur la construction des États-Unis amène à relativiser cette vision : elle a aussi vécu les marchandages, les tensions, le report désespérément renouvelé des grands problèmes aux calendes. Reste que l’Europe aurait elle aussi besoin de frères fondateurs, de la dimension des Washington, Adams, Jefferson et autres
À l’heure où l’Europe entend se doter d’un projet de constitution,
le rôle central des grands États qui peuvent orienter le processus
dans la mauvaise ou la bonne direction, le sens des compromis
qui jouent avec le temps, repoussant certains problèmes
épineux qui pourraient ressurgir sous une forme exacerbée dans
le futur, mais aussi disparaître d’eux-mêmes, l’équilibre à trouver
entre un pouvoir central, suffisamment fort mais pas trop, et
celui des États, l’élaboration de mécanismes pacifiques de résolution
des inévitables conflits et des tentations de faire sécession,
sont autant d’éléments faisant écho à ce qui se passa en
Amérique, à la période charnière de la fin du XVIIIe siècle et du
début du XIXe. Et il faut espérer que l’Europe pourra susciter l’apparition,
après celle des pères fondateurs, d’une génération de
frères fondateurs, ne partageant pas les mêmes idées mais sachant
ne pas remettre en cause l’essentiel et résoudre leurs inévitables
divergences en mêlant conscience de la grandeur du projet et
sens pratique du compromis.
Ces deux paragraphes constituent l'introduction et la conclusion d'un article que Hervé Dumez, Directeur de Recherche au CNRS, Centre de Recherche en Gestion de l'Ecole Polytechnique, a publié dans La Gazette de la société et des techniques de mars 2004 sous le titre Lorsque les Etats s'unisssent, De la génération des pères à celle des frères fondateurs (article qu'on peut consulter et même télécharger en cliquant sur ce lien).
Ce texte me paraît apporter un contrepoint éclairant et utile aux débats qui agitent l'Europe d'aujourd'hui en les remettant dans une perspective historique, tant, comme l'écrivait Alexis de Tocqueville dans L'Ancien Régime et la Révolution, on voit que l'Histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d'originaux et beaucoup de copies.
