Je me suis toujours défié des ouvrages romanesques, écrits par des hommes politiques ou d’anciens hommes politiques. J’ai souvent apprécié les écrits de Valéry Giscard d’Estaing, mais la lecture de son unique roman, Le Passage, ne m’avait pas convaincu.
De crainte d’être déçu, je n’ai jamais acheté pour le lire aucun des romans de Michel Noir. Peut-être avais-je tort quand je me remémore le plaisir que j’ai pris à la lecture de certains des romans de Jeffrey Archer, le sulfureux ancien ministre de Margaret Thatcher.
De même aurais-je eu tort de continuer à ignorer l’auteur qu’est devenu François Léotard si le hasard n’avait mis entre mes mains sa dernière oeuvre, La vie mélancolique des méduses .
Au premier degré, il s’agit d’un roman d’espionnage qui nous initie à un service, le numéro douze, qui n’est pas la DGSE, mais une cellule d’élimination qui a pour mission de faire disparaître les personnes susceptibles de nuire à notre pays et qui agit dans une totale clandestinité. Nous suivons le destin de l’un de ses agents, Jean Bordin, confronté à l’échec et voué à l’oubli dans une clinique psychiatrique, s’il n’était confronté à un autre destin, celui d’un partenaire, surgi de son passé, Peter Hoffmeister, dont seule, la mort le séparera, au terme d’un parcours, orchestré par trois femmes, Puppy, Nathalie et Laura, chacune à leur façon.
Au deuxième degré, il s’agit aussi d’une sorte de roman politique. Par petites touches, non appuyées, mais significatives, se dessine le portrait d’une nouvelle Europe. Ses racines historiques ne sont pas ignorées à travers celles de ses héros, guerre d’Indochine et Dien Bien Phu pour l’un, Shoah pour l’autre, mais ce sont les drames tout proches qui revivent à travers l’évocation du massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich et davantage encore celle des affrontements des Balkans et leur cortège de crimes, de lâchetés, de compromissions et de coups bas.
Au troisième degré, il y a enfin une réflexion sur la destinée humaine qui prend souvent des résonances à l’évidence très personnelles, par exemple quand l’auteur écrit pages 126/127 :
Il y a un moment où l’on ne sait plus si ce que l’on fait est réel ou bien simplement utile. On décroche. Il y a peut-être une autre façon de vivre. D’un seul coup, on se découvre affublé d’absurdités. Se lever, marcher, obéir, sourire ou pleurer n’ont plus aucun sens. Alors on tourne le dos. On s’en va.
L’herbe, le ciel, la venue de la nuit, la couleur d’un regard, rien n’a changé. Mais vous savez que tout sera différent désormais. Vous avez choisi la fuite. Vous êtes inaccessible et il y a un petit rire au fond de vous-même. Un rire que personne ne peut entendre.
Ce que j’ai aimé dans ce livre, c’est d’abord qu’il sonne juste. Trop souvent les romans d’espionnage français, contrairement aux meilleurs anglo-saxons, paraissent artificiels et sans plausibilité. Je ne sais pas si le ministre de la Défense qu’a été François Léotard s’est inspiré de son expérience passée pour imaginer le numéro douze, mais l’atmosphère qu’il a su créer, les références qu’il y inscrit, la logique des situations et les personnages qui y évoluent construisent un monde qui pourrait être réel et dans lequel nous pouvons nous reconnaître.
J’ai aussi apprécié la complexité de l’intrigue, la densité de l’arrière-plan et les résonances très actuelles qui nous conduisent à jeter un regard nouveau sur l’Europe d’aujourd’hui.
Je vais risquer en conclusion une comparaison que des professionnels de la critique littéraire récuseraient peut-être, mais qui résume bien mon sentiment de lecteur. J’ai eu l’impression de lire l’esquisse d’un roman d’un John Le Carré français. Je dis l’esquisse, parce que tous les ingrédients qui rendent à mes yeux cet auteur fascinant se retrouvent dans La vie mélancolique des méduses, à l’exception de l’épaisseur, non pas l’épaisseur des personnages ou de l'intrigue, car elle y est, mais l’épaisseur au sens propre. Le livre fait 297 pages d’un format modeste et d’une typographie aérée. Après l’avoir achevé, j’aurais aimé continuer à le lire. J’espère que François Léotard poursuivra son œuvre dans cette veine et nous offrira un jour prochain un nouveau roman encore tout aussi subtil et dense, mais plus ample.
