Jeremy Rifkin n’est pas un plaisantin. Président de la Foundation on Economic Trends à Washington, il enseigne à la Wharton School, la célèbre école de commerce rattachée à l’Université de Pennsylvanie et a notamment publié un ouvrage de référence, La fin du travail , traduit en France en 1997.
Voilà comment il conclut son dernier livre, Le rêve européen , qui vient d’être traduit en français :
Nous vivons dans des temps agités. Une grande partie du monde s’enfonce dans les ténèbres, laissant de nombreux êtres humains sans repères. Le rêve européen offre une lueur d’espoir dans un monde troublé. Il nous invite à accéder à une nouvelle époque de cohésion, de diversité, de qualité de vie, d’accomplissement personnel, de durabilité, de droits universels de l’homme, de droits de la nature et de paix sur la Terre. On a longtemps dit que le rêve américain méritait que l’on meure pour lui. Le nouveau rêve européen mérite que l’on vive pour lui.
S’engager dans la lecture de ce livre, c’est faire un long voyage à travers 492 pages de texte et 71 pages de notes, destinées, à l’américaine, à justifier chacune des affirmations qu’il contient. Mais de même que beaucoup d’Américains au cours des derniers cent cinquante ans n’ont jamais mieux appris ce qui se passait dans leurs pays qu’en lisant De la démocratie en Amérique du Français Alexis de Tocqueville, de même beaucoup d’Européens comprendraient mieux la grandeur et l’exemplarité de ce qu’ils sont en train de construire en lisant Jeremy Rifkin. Rien ne vaut un tel regard extérieur à la fois sagace et sympathique pour favoriser une prise de conscience, particulièrement opportune à la veille du choix décisif que les Européens et singulièrement les Français sont en train d’effectuer.
Je n’essayerai pas de résumer ce livre. Le lisant le crayon à la main, j’étais tenté de cocher avec enthousiasme toutes les deux ou trois pages des passages plus significatifs et plus éclairants les uns que les autres. Il y faudrait un espace et une patience incompatibles avec les limites de ce blog. D’autant que le plus simple est de vous inviter à faire vous-même l’effort de cette lecture tout en mesurant qu’une telle tâche, s’ajoutant à celle du traité constitutionnel, certes accessible au retraité que je suis désormais, l’est sans doute moins à celles ou ceux d’entre vous qui ont la joie de continuer à travailler !
Dans une première partie, l’auteur tire les nouvelles leçons de l’ancien monde et oppose à la mort lente du rêve américain, la nouvelle terre des grandes promesses et le miracle économique tranquille de l’Europe. Tout est passé au crible, l’emploi, la qualité de la vie, la productivité, la protection sociale, beaucoup d’idées reçues étant détruites au passage : par exemple l’écart des taux de chômage est, dans une large mesure, plus apparent que réel, la productivité du travail n’est pas la plus élevée là où on pourrait le penser…
Dans la deuxième partie, sont recherchées les racines de l’avènement de l’époque moderne de part et d’autre de l’Atlantique à travers l’analyse de la relation à l’espace, la création de l’individu, l’invention de l’idéologie de la propriété et enfin la construction des marchés capitalistes et des Etats-nations.
Arrive enfin la troisième partie, la plus importante et la plus novatrice qui analyse en profondeur les composantes du nouveau modèle européen en n’éludant aucune des difficultés qu’il est en train de surmonter ou auxquelles il devra faire face dans l’avenir.
Comment l’union se forge-t-elle, comment peut fonctionner un gouvernement dépourvu de centre, comment trouver un terrain d’entente entre les droits universels de l’homme et l’identité culturelle locale, le défi démographique qui est la principale menace pour l’avenir de l’Europe pourra-t-il être surmonté et saurons-nous résoudre le dilemme de l’immigration? Autant de questions qui se posent à l’Europe et auxquelles l’auteur fournit ses réponses.
Sont abordées ensuite les approches nouvelles que l’Europe propose au monde par exemple sur la religion et la citoyenneté, la peine de mort dont Les Américains auraient peine à croire que l’une des conditions d’admission dans l’Union européenne soit son abolition, la gestion de la paix, l’orientation des forces armées, l’environnement et le principe de précaution.
L’auteur conclut sur l’universalisation du rêve européen. L’Europe, écrit-il, est devenue la nouvelle « cité sur la colline ». Le monde entier a les yeux braqués sur cette grandiose expérience de gouvernance transnationale, espérant qu’elle saura lui montrer la voie en ce siècle de globalisation. Le rêve européen, qui fait la part belle à la diversité, à la qualité de la vie, à la durabilité, à l’accomplissement personnel, aux droits universels de l’homme, aux droits de la nature et à la paix exerce un attrait de plus en plus grand sur une génération avide tout à la fois de connexions planétaires et d’insertion locale.
Bien qu’il soit trop tôt pour juger de l’avenir des « Etats-Unis d’Europe », une chose est, me semble-t-il, certaine : en un temps où l’espace et le temps s’effacent rapidement et où les identités se superposent et se globalisent, aucune nation ne pourra parcourir seule les vingt-cinq prochaines années. Les Etats européens sont les premiers à comprendre et à réagir aux réalités émergentes d’un monde interconnecté à l’échelle de la planète. D’autres suivront.
Ainsi n'hésite-t-il pas à imaginer, par exemple, que le Canada finisse par rejoindre l'Union européenne, ayant renoncé à devenir une annexe des Etats-Unis. Car, souligne-t-il, après tout, Hawaï et l'Alaska font bien partie des Etats-Unis d'Amérique, alors que leur territoire n'est pas contigu à celui de l'ensemble des autres Etats, intéressante vision à un moment où notre réflexion se concentre notamment sur l'éventualité de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.
Même l’Européen, profondément convaincu et raisonnablement informé que je crois être, est sorti de ce livre avec une vision renouvelée de la portée et de la signification de la construction de l’Europe pour elle-même et pour le monde. Et je me suis dit que les hommes politiques européens et notamment français qui n’osent plus parler de vision et de rêve à leurs concitoyens devraient faire de l’ouvrage de cet Américain leur livre de chevet. Ils y réapprendraient à parler, à propos de l’Europe, le langage du cœur et de l’ambition plutôt que celui des intérêts et de la protection, langage dont je suis convaincu qu’il répond à l’attente de beaucoup d’entre nous, y compris ceux qui sont déjà déterminés à voter Oui.
Post Scriptum:
Dans La Croix , daté de ce jour, 29 avril 2005, par pure coïncidence, est publiée une excellente interview de Jeremy Rifkin, qui est accessible sur le site du journal dans la rubrique Forums et Débats à condition que l'on soit abonné ou que l'on accepte de payer 1,5€.
