Sous-emploi français, plein-emploi britannique : un paradoxe bien peu cordial, ou comment la France peut s’inspirer des bonnes pratiques du Royaume-Uni pour gagner la bataille de l’emploi et de l’attractivité, tel est le titre d’un rapport élaboré à l’initiative de la Section des Conseillers du Commerce Extérieur de la France au Royaume-Uni, et préparé et rédigé par Charlotte Dollot. A ma connaissance, deux journaux français, Le Monde et Les Echos, l’ont commenté. Mais, pour le moment, bien que la mise en ligne prochaine d'un blog soit annoncée par ses initiateurs, ce rapport n’a pas été publié intégralement et n’est pas encore disponible sur Internet .
C’est bien dommage à un moment où nous nous interrogeons sur la manière d’inverser la courbe infernale du chômage en France ! Car ce rapport, issu de la réflexion de quatorze chefs ou dirigeants d’entreprises français opérant en Grande-Bretagne, présente une analyse comparative concrète, précise et documentée des différences dans les pratiques sociales, juridiques et fiscales entre les deux pays qui constituent l’explication principale de leurs écarts de performance. Si je le signale à votre attention, c’est parce qu’ayant dirigé pendant plusieurs années une entreprise à actionnariat paritaire franco-britannique, je me suis toujours intéressé à l’anomalie inacceptable que constituait cette situation.
J’ai en outre toujours été scandalisé par la myopie qui empêchait beaucoup d’observateurs, d’analystes ou d’acteurs français de reconnaître au sens fort du terme les raisons qui l’expliquaient. Je me souviens en particulier d’une des premières émissions de télévision à laquelle j’avais participé en 1996 ou 1997 en tant que responsable de Gec Alsthom où, mettant en avant la souplesse du droit du travail britannique comme le facteur déterminant de l’écart des taux de chômage entre les deux pays, je me suis fait rire au nez. Aujourd’hui tous ceux qui regardent de près cette question en conviennent volontiers. La réticence à embaucher des entreprises françaises est issue dans une large mesure des multiples obstacles qui empêchent ou retardent le débauchage quand l’évolution du marché l’impose.
Le mérite de ce rapport est d’analyser ce point et plusieurs autres, non pas de manière théorique, mais en s’appuyant sur les réalités du terrain.
Dans une première partie, le rapport met en évidence qu’avec une population équivalente et des dépenses en mesures actives contre le chômage près de cinq fois supérieures, le chômage reste pour autant deux fois plus élevé qu’en France. Ce constat consternant est expliqué par les éléments suivants qui sont soigneusement démontrés :
- Là où la France s’attache à protéger le droit à l’emploi, le Royaume-Uni cherche avant toute chose à améliorer l’offre de travail afin de nourrir l’activité et l’attractivité du pays. Au Royaume-Uni, c’est l’emploi qui crée la croissance.
- Les allocations versées et les modalités d’indemnisation poussent les chômeurs à travailler et ne peuvent les tenter de se conforter dans la situation de non emploi.
- Aucune restriction à l’entrée sur le marché du travail : le Royaume-Uni est l’unique pays, avec la Suède, à n’avoir imposé aucune restriction à l’immigration quand l’Union européenne s’est élargie à dix nouveaux membres.
- Alors que la protection sociale de droit commun à la française se révèle impuissante à contrecarrer la montée des situations de précarité de l’emploi, au Royaume-Uni, le plein-emploi devient une contrainte de gestion pour l’employeur et l’employeur se trouve lui aussi confronté à des exigences d’attractivité.
La précision et la qualité de la comparaison sont encore plus impressionnantes dans la deuxième partie qui répond à la question : comment le Royaume-Uni a-t-il réussi à faire de sa législation en matière de licenciement l’une des premières forces de son attractivité économique ?, en tordant le coup au passage à quelques idées reçues :
- Contrairement à l’image de flexibilité exacerbée souvent prêtée au système britannique, au Royaume-Uni comme en France, la liberté du chef d’entreprise de se séparer de ses employés est limitée et encadrée. Toutefois, alors que le système français se méfie de l’employeur et a recours à des interdictions et des règlementations formelles, le système britannique est plus souple et privilégie le caractère raisonnable de l’entreprise dans le processus de licenciement.
- Lorsqu’un salarié s’estime à tort ou à raison victime d’un licenciement injustifié, il a la possibilité d’introduire un recours en justice pour solliciter une indemnisation. Or les risques liés à cette éventualité sont plus lourds et plus imprévisibles pour les entreprises basées en France que pour leurs homologues au Royaume-Uni.
La troisième partie aborde la fiscalité, question qui est moins méconnue dans notre compréhension du système britannique. Il n’est en effet pas besoin d’être grand clerc pour constater que la stabilité et la lisibilité de l’impôt sur le revenu (trois taux de taxation avec un taux maximum de 40%, favorisant les revenus élevés) et de l’impôt sur les sociétés (taux maximum de 30%) rendent le régime fiscal britannique particulièrement attractif. Moins connu est un autre attrait qui réside dans la simplicité des relations avec le fisc, non seulement grâce à la retenue à la source, mais aussi avec l’esprit de service et la présomption de bonne foi qui sont au cœur du comportement du Inland Revenue.
Une dernière partie du rapport est consacrée à l’anglais au service de la francophonie, titre dont l’apparence provocatrice cache une analyse éclairante et des propositions stimulantes destinées à relever le défi ainsi formulé : L’anglais est un instrument indispensable pour attirer les investisseurs étrangers et créer des emplois de haut niveau…80% des nouveaux arrivants sur le marché du travail se doivent de parler anglais dans dix ans. L’éducation secondaire peut permettre à tous de parler le « Globish » (pour Global English ou anglais de communication internationale), l’éducation universitaire et la formation professionnelle un anglais courants. Les mesures sont simples, le résultat serait acquis.
Ce bref résumé des quatre parties du rapport ne pouvait reprendre les démonstrations, notamment chiffrées qui sous-tendent leurs conclusions. A mon sens, ce document devrait être lu attentivement par tous ceux qui, à l’heure actuelle, s’interrogent de bonne foi et recherchent les solutions permettant de mettre fin à notre impuissance collective à réduire substantiellement le taux de chômage.
Espérons qu’il soit rapidement accessible à tous !
