Le 27 avril 1969, les Français étaient appelés par le Général De Gaulle à répondre par référendum à la question suivante : Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le Président de la République et relatif à la création des régions et à la rénovation du Sénat ?
En cette heureuse époque où l’importance du vote était reconnue, 77,94% des Français s’étaient exprimés, le Oui recueillait 47,59% et le Non l’emportait par 52,41%. Le lendemain matin, le Général De Gaulle annonçait sa démission et quittait ses fonctions.
Cet épisode de notre histoire me revient en mémoire au moment où des chefs de partis, tels François Bayrou ou François Hollande, réclament, de manière parfois surprenante, l’intervention personnelle et immédiate du Président de la République dans la campagne référendaire.
D’autres, membres du parti majoritaire, soucieux de protéger ce dernier, attendent du départ ou du retrait du devant de la scène du Premier Ministre, Jean-Pierre Raffarin, le sursaut susceptible de sauver le Oui, alors que chacun perçoit, surtout depuis la mise en œuvre du quinquennat, qu’il n’agit plus désormais que comme un chef d’état-major sans capacité d’initiative autonome.
Je trouve dans ces initiatives et d’autres similaires la confirmation d’une intuition que je m’étais forgée quand je m’occupais du budget de l’Etat dans les cabinets des Ministres des Finances sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, à savoir que les hommes politiques dits professionnels sont souvent et paradoxalement dépourvus du sens politique qui leur permettrait de comprendre et d’anticiper convenablement les réactions de nos compatriotes. Peut-être aussi, trop engagés dans l’action immédiate, n’ont-ils pas suffisamment de temps et de recul pour méditer les précédents historiques, susceptibles d’éclairer les situations d’aujourd’hui.
En 1969, peu de Français étaient, sur le fond, opposés à la création des régions qui ont d’ailleurs vu le jour par la suite ni même à la rénovation du Sénat dont la plupart se désintéressait en dépit de l’émotion des membres de cette institution.
Le vote avait été beaucoup plus influencé par la situation politique. Les mécontentements, que les élections législatives, postérieures à mai 1968, dominées par la peur, n’avaient pas permis de purger, s’accumulaient. La majorité de l’époque était divisée, Alain Poher et Valéry Giscard d’Estaing ayant pris position contre la réforme. Et surtout Georges Pompidou ayant annoncé à Rome le 17 janvier 1969 qu’il briguerait le moment venu la succession du Général De Gaulle, les Français savaient désormais qu’une alternative crédible était disponible.
Mais l’élément décisif devait être le fait qu’une majorité d’entre eux entendait, par leur vote, provoquer le départ du Président de la République qui était acquis dans une telle situation à la fois en raison de la conception qu’il avait de ses responsabilités et parce qu’il avait annoncé que telle était son intention si leur réponse était négative.
Aujourd’hui, nul ne peut contester, en particulier depuis les élections européennes et régionales, que les mécontentements s’accumulent et que la défiance à l’égard de l’exécutif atteint un degré rarement égalé. Au sein de la majorité, un dirigeant de rechange, Nicolas Sarkozy, s’affirme et revendique ouvertement la succession du Président de la République avec le soutien du parti majoritaire. La fraction minoritaire de la majorité est entrée de fait en dissidence. Certes, et la différence n’est pas négligeable, contrairement à ce qui s’était passé en 1969, elle ne va pas jusqu’à prôner le Non et surtout la majorité du parti socialiste soutient le Oui. Mais la manière dont le Président de la République dirige le pays est contestée non seulement par les extrémismes et les populismes de droite et de gauche, par l’opposition parlementaire, mais aussi par de larges pans de la majorité, directement ou indirectement à travers la mise en cause du Premier Ministre.
Dans un tel contexte, quel pourrait être le sens d’une intervention du Président de la République qui se voudrait décisive ?
Il ne faut pas se leurrer. S’il adoptait une démarche gaullienne, à supposer qu’il le veuille, et mettait en jeu son mandat à l’occasion du référendum, il y a fort à parier que, comme en 1969, beaucoup de Français le prendraient au mot et voteraient Non pour obtenir son départ. Certains partisans supposés rejoindraient les opposants déclarés pour exprimer leur rejet de sa manière de conduire le pays en espérant que le candidat naturel prenne la relève d’autant plus facilement que la gauche serait désorganisée.
Si, conscient de ce risque, le Président de la République se limitait à la démarche d’information, d’explication et d’admonestation qu’il a engagée depuis peu, quelques uns feraient crédit à son expérience pour suivre son avis, mais on peut aussi craindre que d’autres tireraient argument du fait qu’il n’engagerait pas sa responsabilité pour y déceler un défaut de motivation, justifiant leur propre scepticisme.
Quadrature du cercle ! De cette impasse, il n’y a à mon sens qu’une manière de sortir qui, au surplus, complèterait la stature historique qu’après des années de postures incertaines, le Président de la République a commencé à bâtir quand il a pris courageusement position contre la guerre en Irak. Jacques Chirac pourrait assortir son engagement indéfectible et déterminé en faveur du Oui de l’annonce claire et irréversible de son intention définitive de ne pas demander le renouvellement de son mandat en 2007.
Cette attitude trouverait sa justification dans sa volonté de servir cette cause décisive pour l’intérêt de la France en aidant nos compatriotes à répondre à la question qui leur est posée et non pas à exprimer leur mécontentement à son égard ou à celui du gouvernement. L’expérience acquise au cours des quatorze années d’exercice des fonctions de Premier Ministre et de Président de la République dont il est le seul homme d’Etat vivant à pouvoir faire état à ce jour donnerait tout son crédit à cette démarche.
En éliminant l’hypothèque d’une nouvelle candidature, cette initiative focaliserait l’attention et polariserait les mécontentements sur l’échéance de 2007. Elle désarmerait au moins partiellement ceux, relativement nombreux, dont le vote ne serait inspiré que par leur anti-chiraquisme obsessionnel ou par la prise de position courageuse, mais impopulaire, du Président de la République en faveur de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Du coup, beaucoup de Français aborderaient avec plus de sérénité le débat sur le référendum et concentreraient leur réflexion sur la seule question à laquelle leur vote doit répondre.
