Hier , j'ai participé à Mots Croisés, une émission de France 2, diffusée en fin de soirée et consacrée à un thème particulièrement actuel: Les Français, l'argent et les privilèges. Sous l'autorité élégante, objective et souriante d'Arlette Chabot, se trouvaient réunis, outre moi-même, Elisabeth Guigou, Bernard Maris, Jacques Marseille, Francis Mer et Hervé Morin. Le site de France 2 devrait permettre de visionner l'émission à ceux qui l'auraient ratée hier soir et qui y trouveraient de l'intérêt.
Je crains cependant que, comme sans doute les intervenants, ils ne se sentent quelque peu frustrés de constater que, contrairement au blog, l'outil télévisuel ne permet de traiter les questions abordées que de manière incomplète et sans les nuances et les explications que requiert la complexité du réel. Et ceci en dépit des efforts d'Arlette Chabot pour clarifier le débat et permettre à chacun de s'exprimer dans une ambiance de courtoisie inhabituelle sur les plateaux de télévision.
Pour ma part, l'occasion m'a été donnée à quatre reprises d'évoquer quelques unes des idées, déjà mentionnées pour certaines d'entre elles dans mon livre ou reprises des débats que nous avons eu sur ce blog. Mais honnêtement, je n'ai pu dire, et c'était inévitable, qu'une faible partie de ce qui me tenait à coeur et que j'avais préparé selon mon habitude sous forme d'un canevas écrit.
A titre d'exemples, je reprends quelques uns de ces messages avortés:
- A la question qui ne m'a pas été posée: Avez-vous des regrets d'avoir rendu votre indemnité de départ, j'aurais répondu: Quand on a le sentiment d’avoir fait ce qui est juste ou d’avoir donné, on n’a jamais de regrets et on en est d’ailleurs récompensé de multiples manières, notamment par le regard des autres et en particulier des gens dits ordinaires. Les seuls moments où cet argent, ces quatre millions d’euros qui auraient été réduits à deux millions d’euros après impôt, me manque, c’est quand m’occupant, comme je le fais, à aider quelques jeunes entrepreneurs à mettre en œuvre leur projet, je me dis que si j’en disposais, je pourrais raccourcir, alléger et accélérer le parcours du combattant infernal que leur impose notre système financier, tellement allergique à la prise de risque et que je pourrais leur donner les moyens d’agir plus vite et plus fort.
- Sur la question posée à Elisabeth Guigou sur les effets du pouvoir sur les individus, j'aurais répondu: Le vertige et la griserie du pouvoir sont des risques qui menacent tous ceux qui ont exercé ou exerceront des responsabilités importantes. Sans doute faut-il attendre de leur force de caractère, de leur équilibre et de leur discernement qu’ils sachent y résister. Les Romains qui connaissaient bien la nature humaine prenaient soin quand un général se voyait accorder le triomphe par le Sénat de le faire accompagner quand il entrait dans Rome par un esclave qui, sur son char, avait mission de lui répéter à l’oreille : « Memento mori », « Souviens-toi que tu es mortel », ou encore « Cave ne cadas », « Prends garde de ne pas tomber ». Aussi la prudence doit-elle conduire les responsables à faire en sorte que, dans leur entourage, se trouvent une ou des personnes capables de les rappeler, si nécessaire, au sens des réalités.
- A propos des débats que provoque la coïncidence entre les difficultés d'une entreprise et l'attribution d'un avantage financier à ses dirigeants, j'aurais aimé dire: L’émotion que suscite la coïncidence entre l’existence de difficultés d’une entreprise et l’attribution d’une indemnité à son dirigeant est humainement compréhensible. Elle n’est pas pour autant nécessairement justifiée en équité. Il est normal que la rémunération et les avantages consentis à un dirigeant dépendent d’abord de la qualité de sa gestion. Celle-ci peut être excellente alors même que des facteurs qui échappent à son contrôle mettent l’entreprise en difficulté. Et inversement des résultats excellents peuvent coïncider avec une gestion discutable. Seul, le conseil d’administration ou l’actionnaire de contrôle, s’il y en a un, est outillé pour porter le jugement approprié qui est nécessaire. Médias, banques, syndicats, ne sont pas qualifiés ou en position pour le faire. Indépendamment du jugement dont la gestion des dirigeants fait l’objet, face à une situation de crise, une attitude de retenue est opportune : ils peuvent par exemple renoncer à toute augmentation de salaire ou supprimer les bonus. C’est ce que j’ai fait pendant mes deux dernières années, comportement que j’ai poussé à ses limites extrêmes en renonçant à mon indemnité de départ bien que sa logique ait été liée à mes vingt ans de service dans l’industrie et non aux circonstances traversées par l’entreprise au cours cette ultime période.
- Sur la question des bénéfices des entreprises, j'aurais aimé pouvoir développer un peu plus mon point de vue: Il faut se féliciter qu’après deux années très difficiles, beaucoup d’entreprises soient en position d’afficher des bénéfices importants et ainsi de constituer ou de consolider des réserves financières pour agir. - Il est naturel que les salariés à travers la participation et les actionnaires à travers des dividendes améliorés tirent avantage de cette évolution. Il faut aussi souhaiter que les entreprises consacrent cette aisance retrouvée à investir davantage, à soutenir leurs actions à long terme de recherche-développement et, quand il s’agit des banques, à accepter, plus qu’elles ne le font aujourd’hui à prendre des risques calculés au service des entreprises et de l’économie. En revanche les rachats d’actions et les dividendes exceptionnels massifs constituent une pratique moins convaincante.
- De même que sur la question d'un éventuel Grenelle des salaires, évoquée par certains: Une négociation nationale et globale sur les salaires, un Grenelle social, ne correspond pas aux impératifs de l’économie d’aujourd’hui. Pour avoir un sens et tenir compte des situations particulières, notamment de marché, la fixation des salaires doit continuer à s’effectuer au niveau des entreprises elles-mêmes et de leurs centres de profit. Les mesures qui viennent d’être prises dans le domaine des trente cinq heures devraient progressivement permettre une plus grande flexibilité salariale, tant il semble évident que la principale raison qui a conduit les entreprises à modérer très substantiellement l’augmentation des salaires au cours des dernières années a eu pour cause la nécessité d’absorber l’impact de la réduction de la durée du travail.
De quoi poursuivre un débat sur des questions qui, effectivement, le méritent....
