Dans un commentaire relatif à ma note, Avec le Non, l'immobilisme en Europe , s’adressant à hayekFan et à moi, Finger, le 1er mars dernier, nous demandait : Pouvez vous nous en dire plus (dans une note ?) sur Hayek et l'école de Fribourg ?
La note rédigée par François Bilger et publiée aujourd’hui, constitue un essai de réponse à la première partie de la question. Je serais évidemment heureux que hayekFan dont le patronyme semble refléter une familiarité particulière avec Friedrich August von Hayek complète cette initiative par ses propres commentaires.
En ce qui concerne l’école de Fribourg, une autre note de François Bilger sera publiée prochainement.
J’espère que ces éléments d’information retiendront l’attention et l’intérêt des visiteurs de ce blog.
Friedrich August von Hayek (1899-1992) a été le penseur le plus profond et le leader international du libéralisme économique durant le vingtième siècle. Il est aujourd'hui la principale référence des adeptes comme des adversaires de cette doctrine et de ses réalisations.
Vie et oeuvres
Né à Vienne en 1899, docteur en droit et science politique, il fonde en 1927, avec Ludwig von Mises, autre grand économiste autrichien de ce temps, l’Institut autrichien de recherche économique et le dirige jusqu’en 1931. Il commence à enseigner à l’Université de Vienne en 1929, au moment où éclate la grande crise de l’entre-deux-guerres, et, s’étant rapidement acquis une grande notoriété, il est recruté dès 1931 par la célèbre London School of Economics où il enseignera jusqu’en 1950. En 1947, il est à l’origine de la fondation de la fameuse Société du Mont Pèlerin (du nom du lieu suisse de sa première réunion) qui réunit aujourd’hui les économistes défenseurs de l’économie de marché et du libéralisme économique du monde entier. De 1950 à 1961, il occupe la chaire de sciences sociales et morales à l’Université de Chicago, puis de 1962 à 1977 une chaire d’économie politique à l’Université de Fribourg en Allemagne, devenue l’un des haut-lieux de la pensée économique libérale en Europe, ainsi qu’à l’Université de Salzbourg en Autriche. En 1974, il obtient le prix Nobel de sciences économiques. Il décède à Fribourg en 1992.
Hayek a publié jusqu’à la fin de sa vie de très nombreux et importants livres et articles de théorie économique et de doctrine politique et économique ainsi que de philosophie sociale et morale. Ses ouvrages les plus connus traduits en français sont: Prices and Production 1931 ( Prix et production 1975) - The Road to Serfdom 1944 ( La route de la servitude 1946) - The Conter-Revolution of Science: Studies on the Abuse of Reason 1952 (Scientisme et sciences sociales: essai sur le mauvais usage de la raison 1986) -Constitution of Liberty 1960 (La constitution de la liberté 1994) - Law, Legislation and Liberty, 3 tomes,1973-1979 ( Droit, législation et liberté 1980-1983) - The Fatal Conceit: The Errors of Socialism 1988 ( La présomption fatale: les erreurs du socialisme 1993).
Critique de l'étatisme et du constructivisme
La démarche intellectuelle de Hayek s'est caractérisée par un approfondissement continu de sa pensée, de la théorie jusqu'à la philosophie. Il s’est d’abord fait connaître dans les années trente par sa théorie des crises et des fluctuations économiques qui a constitué la principale alternative totalement contradictoire à la vision que le grand économiste anglais de l’Université de Cambridge John Maynard Keynes a présentée en 1936 dans sa fameuse Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie. Alors que pour Keynes la cause fondamentale de la crise et du chômage est l’insuffisance actuelle de l’investissement due à un manque de demande, pour Hayek c’est au contraire un excès d’investissement financé par une expansion monétaire inflationniste et une déformation de la structure des prix et de l’offre dans la phase de croissance accélérée antérieure à la crise.
Les conclusions de politique économique sont évidemment diamétralement opposées. C’est la théorie de Keynes et la politique d’expansion budgétaire et monétaire, que Hayek considérait comme une sorte de drogue sociale créant euphorie et accoutumance puis inévitablement nouvel effondrement économique, qui a triomphé dans les années 40 et 50. Mais l’inflation croissante des années 60 suivie de la nouvelle crise mondiale à partir des années 70 ont redonné tardivement toute sa pertinence à la vision hayekienne, qui a connu dès lors un regain d’intérêt spectaculaire dans la théorie économique contemporaine.
Au-delà de la critique de l’interventionnisme keynésien, Hayek a contesté de manière encore plus déterminée la planification et le socialisme collectiviste. Il a d’abord démontré la nécessaire défaillance technique de la direction étatique de l’économie en raison de l’extraordinaire complexité des évolutions et relations économiques dans une économie quelque peu évoluée. Même dotée des ordinateurs les plus puissants, la planification est hors d’état de connaître l’ensemble des données psychologiques et techniques extrêmement variées intervenant dans la production, la distribution et la consommation et plus l’économie est développée plus elle est incapable d’assurer la rationalité à laquelle elle prétend. Si elle tente néanmoins d’imposer ses vues, elle ne peut y parvenir qu’en établissant un régime totalitaire et c’est inévitablement alors la route de la servitude politique et tôt ou tard aussi du chaos économique et social.
Approfondissant toujours davantage sa contestation de l’action de l’Etat dans la société, Hayek mène finalement une croisade contre la philosophie sous-jacente à cette action, ce qu’il appelle le rationalisme constructiviste. Autant celui-ci lui paraît parfaitement applicable au domaine de la nature, autant il considère comme une erreur intellectuelle fondamentale de vouloir le transposer au domaine de la société. Si les savants et les ingénieurs sont capables de transformer la nature pour le bien de l’humanité, les intellectuels et les dirigeants politiques sont hors d’état de réunir la somme des connaissances, des informations et des prévisions qui permettraient d’établir un ordre social satisfaisant. Aucun cerveau humain, écrit-il, ne peut concevoir toute la complexité sociale. Aucune organisation sociale artificielle, construite par les hommes selon des plans prédéterminés, n’est capable de se substituer à l’ordre social spontané, fruit de l’action collective de l’humanité au cours de son histoire sans être pour autant le résultat d’un projet humain précis. La présomption rationaliste en matière sociale remonte, selon Hayek, à Hobbes et à Rousseau et peut-être même déjà à Descartes et trouve naturellement son point culminant dans le scientisme social de Marx et de ses innombrables disciples.
Evolutionnisme et libéralisme
Renouant quant à lui avec la conception empirique et évolutionniste des philosophes écossais du 18è siècle, en particulier Ferguson, Hume et Smith, Hayek considère que les principales institutions et règles de comportement les plus aptes à assurer la coopération sociale sont nées, comme le marché, la monnaie, le langage, la morale, par sélection naturelle au cours d’une évolution sociale millénaire sans que personne ne les ait consciemment et volontairement construites. Les institutions, écrit-il, sont le produit de l’action des hommes et non de leurs desseins . Elles ne sont certes jamais parfaites et ne doivent pas cesser d’évoluer, mais, parce qu’elles sont le produit de toute l’expérience humaine, elles organisent la vie sociale de manière beaucoup plus efficiente et satisfaisante que les institutions et régulations artificielles prétendument rationnelles. Nous ne devons jamais perdre de vue, écrit-il, que c’est le fait même de notre irrémédiable ignorance de la plupart des faits particuliers déterminant les processus sociaux qui est la raison pour laquelle la plupart de nos institutions sociales ont pris la forme qu’elles ont .
Les institutions, ajoute Hayek, ont pour mission de promouvoir et d'organiser la coopération sociale des hommes et elles sont donc fondamentalement des mécanismes d'information. C’est en particulier le cas du marché. Adam Smith avait montré qu’il assurait par une sorte de main invisible la concordance des intérêts particuliers et de l’intérêt général et donc le fonctionnement automatique d’une économie même extrêmement complexe. Hayek démontre que cette supériorité en quelque sorte génétique du marché sur le plan ou tout autre instrument de direction étatique tient au fait qu’il est un extraordinaire synthétiseur et transmetteur d’ informations, de savoirs et d’anticipations dispersées et fragmentées entre des millions d’individus et d’entreprises. Il démontre aussi, à l’encontre de certains libéraux attachés à l’intensité de la concurrence, que même imparfait, le marché continue d’assumer ce rôle essentiel de procédure d’information et de découverte et aussi de mécanisme impitoyable de sélection, pourvu que soit assurée la liberté de concurrence. Il appuie ainsi une vision particulièrement libérale de l'économie de marché.
La vision hayekienne du devenir des sociétés va constituer finalement le nouveau fondement philosophique d’un projet de libération des sociétés modernes, dans lequel Hayek donne à l’Etat essentiellement le rôle d’assurer la liberté individuelle et la spontanéité de l‘évolution sociale. Cette position se traduit notamment dans la promotion du droit coutumier face à la législation contraignante et au positivisme juridique, de la loi générale face à la réglementation, de l’état de droit face à la démocratie, etc. Il est impossible de résumer brièvement la richesse et l’originalité des analyses philosophiques, juridiques, politiques, économiques et sociologiques qui se trouvent principalement dans les trois tomes de Droit, législation et liberté, auxquels on ne peut que renvoyer le lecteur intéressé aux questions de société.
Les thèses de Hayek ne sont naturellement pas restées sans critiques et contestations d’ordre philosophique, épistémologique ou théorique. On lui a reproché notamment d’avoir sous-estimé, dans son explication de la genèse des institutions et régulations sociales par la sélection naturelle, le rôle parfois décisif des conceptions scientifiques et idéologiques et de la volonté humaine dans ce processus historique d’apprentissage. On a contesté sa tendance à considérer automatiquement la survie d’une institution dans le processus de sélection naturelle comme une présomption d’efficacité sociale. On a relevé une certaine incohérence entre sa conception évolutionniste ainsi que son insistance sur les limites de la connaissance humaine et la formulation de certaines de ses propositions de réforme politique et économique. Et il a naturellement subi les critiques de tous les adversaires du libéralisme économique, sans que ceux-ci aient toujours lu attentivement ses ouvrages.
Il n’empêche que Hayek a énormément enrichi la perception et l’interprétation des faits économiques et sociaux, qu’il a largement anticipé et expliqué les défaillances du keynésianisme, qu’il a été l’un des tout premiers économistes à annoncer et à prévoir les causes de l’inévitable effondrement du système communiste et enfin qu’il a contribué puissamment à la défense et illustration de l’économie de marché. Il demeurera incontestablement comme l’un des grands penseurs sociaux du vingtième siècle.
