Beaucoup pensent que l’automobile est l’industrie par excellence, l’industrie de référence, celle qui a magnifié la mécanique, inauguré la production de masse, dynamisé la qualité et que sais-je encore ? En tout cas, par ses produits, la plupart d’entre nous se sentent concernés, voire passionnés.
Ce n’est donc pas totalement par hasard qu’après vous avoir recommandé il y a peu la lecture d’un roman, Terminus Billancourt, qui a pour cadre l’usine Renault de Billancourt, j’attire aujourd’hui votre attention sur un autre livre qui traite de Renault et de l’automobile, mais cette fois-ci sous un angle complètement différent.
Il s’agit de Renault ou l'inconscient d'une entreprise de Didier Toussaint. Ce dernier, Docteur en Philosophie, exerce depuis plus de vingt ans, le métier de conseil en management et s’est spécialisé dans l’étude de l’inconscient des entreprises en utilisant les outils de la psychanalyse freudienne.
Je ne vais pas vous proposer un résumé ni même une critique de ce livre. En effet je connais trop peu en profondeur l’histoire de cette grande entreprise qu’est Renault et encore moins la psychanalyse pour être en état de porter un jugement sur la pertinence des analyses de l’auteur.
En revanche ce que je me sens fondé à dire, c’est que ce livre, qui évite tout jargon excessivement technique, ouvre des perspectives de réflexion stimulantes à ceux qui ont l'expérience de l'entreprise.
Les étapes-clés du parcours de Renault, mise en acte d’une parole qui n’a jamais pu s’articuler, depuis sa naissance en février 1899 jusqu’aux années 1980 sont analysées à la lumière de la personnalité du fondateur qui, selon la thèse de l’auteur, a imprégné son destin jusque et y compris après sa nationalisation en 1945.
Louis Renault fait, selon lui, partie de ceux qui réussissent leur névrose, alimentée par un rêve dont les signifiants sont : deuil du langage, mécanique, vitesse et déplacement.
Didier Toussaint, pour structurer son analyse s’intéresse aussi bien aux parents, aux femmes, aux collaborateurs, aux relations de l’industriel. Ce travail d’archéologie psychologique est rendu possible par la disponibilité de nombreux livres sur l’histoire de Renault, mais aussi de romans ou de mémoires, écrits par des familiers, comme Pierre Drieu La Rochelle qui a été l’amant de sa femme, ou des parents comme J.B. Pontalis ou Philippe Soupault, ou d’anciens collaborateurs.
La thèse de l’auteur se déploie ensuite dans l’analyse du mode de fonctionnement de l’entreprise, longtemps informel en dépit de son gigantisme, de la culture de la clandestinité, du morcellement de la gamme des produits, du primat de la production sur la commercialisation, des relations avec les concessionnaires, des relations sociales et de la proximité avec l’Etat.
Ainsi Didier Toussaint démontre notamment que la nationalisation n’a pas été la rupture à laquelle on a voulu croire ; elle a été elle-même le « noir anniversaire » d’un acte fondateur dont la célébration a permis par la même occasion, de mener à terme un rapprochement avec l’Etat, largement ébauché par Louis Renault. La nationalisation n’a ni fondé ni initié un mouvement, elle en a accéléré un qui avait déjà commencé.
Louis Renault meurt en 1944 dans une clinique où il a été transporté après avoir passé un mois en prison en raison de son comportement controversé sous l’Occupation. Saint Loup, l’un de ses biographes lui fait dire lorsqu’il était caché dans Paris et proche de sa fin : J’ai réussi parce que j’étais seul. Je suis perdu parce que je suis seul et n’ai pas su faire ma publicité. Son portrait, refoulé dans les archives, n’est revenu dans les bureaux de la direction que dans le milieu des années 1980, mais, selon Didier Toussaint, son inconscient n’a jamais quitté l’entreprise !
