François Bilger, Professeur émérite de l’Université Louis-Pasteur de Strasbourg, dont l’introduction au numéro de la revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, consacré à L'Allemagne et l'élargissement de l'Union européenne à l'Est , a été publiée sur ce blog, a souhaité compléter et actualiser son point de vue après la lecture des vingt commentaires dont elle a fait l’objet. Voici donc son propre commentaire :
La note sur l’Allemagne et l’élargissement de l’Union Européenne à l’Est a suscité des réactions assez disparates mais dont le point commun - comment s’en étonner dans l’ambiance de crise actuelle?- est un certain pessimisme concernant les perspectives économiques ou sociales aussi bien de l’Allemagne que des pays d’Europe centrale et orientale ou de l’Europe dans son ensemble. Sans méconnaître les risques réels pesant sur tous ces pays, il me semble qu’une vision un peu moins sombre n’est pas injustifiée.
En ce qui concerne tout d’abord l’Allemagne, on peut estimer qu’elle a probablement atteint, après quatre années de quasi stagnation économique et de difficultés sociales croissantes, le point d’inversion de la tendance. Toutes les reprises de l’économie allemande se sont caractérisées dans le passé par le processus suivant: reprise de la demande mondiale et donc de l’exportation allemande, puis relance de l’investissement dans le secteur exportateur, et enfin diffusion de cette reprise à la consommation puis à l’investissement internes.
Ce processus traditionnel semble s’être grippé à partir de 2003 quand, malgré un fort développement de l’exportation, la demande interne n’a pas pris rapidement le relais. Une sorte de dualisme économique s’est ainsi établi entre un secteur international très dynamique grâce à la croissance économique mondiale, mais aussi partiellement délocalisé notamment dans les pays de l’Est, et un secteur domestique freiné par une politique économique européenne peu réactive et une politique sociale nationale à la fois restrictive ( hausse des prélèvements sociaux ) et redistributive (lourds transferts entre l’Ouest et l’Est du pays en raison notamment de taux de chômage très inégaux: actuellement 10,4% et 20,7% ). D’où aussi, comme le relèvent hayekFan et egdltp, des inégalités et des tensions sociales croissantes.
Notons en passant que l’évolution a été un peu semblable, quoiqu’à un moindre degré, en France avec la même politique économique européenne et, sur le plan social, avec la substitution de la réduction du temps de travail à l’augmentation des salaires.
Mais cette dichotomie entre les deux secteurs de l’économie allemande a ses limites. Avec un taux d’exportation atteignant en 2004 près de 40% du PIB et un excédent commercial d’environ 6% sans compter les profits élevés des sociétés multinationales, il est maintenant inévitable qu’il y ait progressivement reprise de l’investissement et même de la consommation internes. Si de surcroît la croissance mondiale ne s’affaiblit pas sensiblement - et il n’y a pas de raison majeure de le penser en dépit de la hausse du prix du pétrole -, les réformes sociales déjà réalisées d’une part, les mesures de relance décidées il y a quelques jours d’autre part devraient aussi contribuer à l’accélération progressive de la croissance et à une certaine amélioration de l’emploi.
Il ne faut pas s’attendre pour autant à ce que l’Allemagne entraîne puissamment l’économie européenne. Comme sa propre croissance repose fondamentalement sur l’excédent extérieur, elle n’a jamais été, contrairement à l’économie américaine par exemple, une véritable locomotive européenne. Du moins - et c’est déjà appréciable - ne freinera-t-elle plus la progression globale de l’Europe.
En ce qui concerne les pays d’Europe centrale et orientale récemment intégrés à l’Union européenne, rien n’incite à penser qu’ils développeront au sein de l’Union les réflexes de passivité et d’assistanat acquis dans la période communiste. Les considérables progrès qu’ils ont réalisés depuis leur libéralisation ont démontré au contraire qu’ils ont très rapidement retrouvé le dynamisme et les capacités d’initiative nécessaires à une économie de marché efficiente.
Il est frappant de constater que d’ores et déjà certaines entreprises hongroises ou tchèques - pour ne prendre que cet exemple - pénètrent les marchés de voisins moins développés comme la Bulgarie ou la Roumanie et y délocalisent à leur tour une partie de leur production. Et sur le plan social, ils ont plutôt tendance à réduire les institutions de l’Etat providence. Ils enregistrent déjà depuis plusieurs années une croissance nettement supérieure à celle des autres pays de l’Union et sont donc en bonne voie pour réduire petit à petit leur retard sur leurs partenaires. Avec les investissements internationaux dont ils continueront à bénéficier et surtout avec l’aide communautaire prévue, le rattrapage économique et social pourra encore s’accélérer. Il n’y a donc aucune raison de craindre une dérive contestataire et perturbatrice de la part de ces pays au sein de l’Union, du moins sur le plan économique et social. Pour répondre à ALR, je crois qu’ils adopteront plutôt le modèle irlandais ou espagnol que le scénario est-allemand.
Enfin, en ce qui concerne l’Union européenne dans son ensemble, il n’y a pas non plus de raison, me semble-t-il, de faire preuve d’un surcroît de pessimisme quant à l’avenir. Le dynamisme des pays périphériques au nord, au sud et à l’est de l’Union et le rétablissement progressif de l’Allemagne qui assure à elle seule un tiers de la production communautaire devraient entraîner des performances économiques supérieures à celles de l’année écoulée.
Non qu’il faille s’attendre à des miracles. La zone euro en particulier est et restera selon toute probabilité à la traîne de l’économie mondiale, faute d’entreprendre de croître de ses propres forces. Mais cela veut dire aussi qu’elle continuera à être « traînée » par une économie mondiale dynamisée par ces grands pôles de croissance que sont les Etats-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde.
Grâce aux exportations et surtout grâce aux investissements et aux placements de l’épargne dans ces zones dynamiques, l’Europe aura part à la richesse croissante du monde.
En outre, la hausse probablement très régulière de l’euro attirera des masses de capitaux mondiaux en quête de sécurité et vaudra à l’Europe un constant développement de ses institutions financières. Tout cela n’est pas négligeable. Après tout, la Suisse - dont nous imitons peut-être inconsciemment le modèle - n’est pas le pays le plus malheureux de la planète. Mais il faudra s’y faire: si elle ne change pas d’ambition et de politique, l’Europe ne sera plus jamais le centre du monde!
Une remarque pour finir : comme Didier, je pense que le couple franco-allemand a épuisé ses vertus créatives et qu’il est temps dans l’Union européenne de dépasser la distinction entre grands et petits pays. D’ailleurs, en matière économique, les performances sont depuis quelques temps déjà inversement proportionnelles à la taille. Ceci dit, cela ne change rien au fait que ces deux pays représentent à eux seuls près de la moitié de l’économie européenne et que, dans ce domaine au moins, rien ne pourra se faire dans l’Union sans eux et a fortiori contre eux.
