Pendant mes douze années de responsabilité à la tête d’Alstom, j’ai dû faire plus d’une vingtaine de voyages en Chine. Je ne prétends pas pour autant être un sinologue. Je n’ai, hélas, pas appris à parler le chinois. Je crois néanmoins savoir deux ou trois choses de ce pays. Au fil de ces années, j’ai aussi appris à me méfier beaucoup de ceux, journalistes ou chefs d’entreprise, qui écrivent ou parlent de la Chine après quelques courts séjours là-bas ou quelques lectures de seconde main.
De surcroît, qu’il s’agisse de la Chine ou d’autre chose, rares sont les essais dont la lecture donne le sentiment d’apprendre des choses nouvelles à ceux auxquels les circonstances ont fourni l’occasion d’une connaissance directe et personnelle du sujet traité. Encore plus rares sont ceux qui résistent à l’épreuve consistant à comparer ce qui est écrit sur votre domaine privilégié d’activité avec ce que vous en savez.
Pourtant le dernier livre d’Eric Izraelewicz, Quand la Chine change le monde, satisfait avec succès à ces deux tests et ne justifie aucune de mes réserves habituelles. C’est un excellent livre qui mérite le succès qui est apparemment le sien.
Pourquoi ? La forme qui échappe aux pièges du didactisme et du pédantisme et emprunte une démarche vive et légère même si elle est parfaitement maîtrisée et organisée, y est pour quelque chose. Mais ce n’est pas l’essentiel.
L’essentiel est qu’Eric Izraelewicz ne nous impose pas une thèse simplificatrice pré-définie. Il accumule les faits qui caractérisent le bond en avant de la Chine d’aujourd’hui et fournit des éléments de comparaison pertinents avec des parcours analogues du passé éloigné ou récent, de sorte que le lecteur peut engager sa propre réflexion.
Au premier abord, nous explique l’auteur, la mue du serpent, c’est-à-dire la révolution industrielle chinoise suit à l’identique ou presque le scénario écrit lors des révolutions industrielles précédentes – en Angleterre, aux Etats-Unis, au Japon, voire même en Corée du Sud.Urbanisation, industrialisation, effort massif d’investissement, émergence d’une classe moyenne, tout y est. Mais la Chine a suivi en un quart de siècle le chemin que l’Angleterre, entre autres, avait mis un siècle ou presque à parcourir !
Si la vitesse est un élément-clef de la transformation chinoise, la taille de ce nouveau géant fait de son décollage un évènement inédit. En effet, nous est-il dit, la Chine n’est pas un Singapour de plus. La Chine, c’est 325 Singapour de plus. Elle n’est pas qu’un Japon supplémentaire, mais une bonne dizaine au moins.
D’où le face-à-face avec les Etats-Unis. La Chine n’a pas d’autre option que de danser avec le loup, mais les Etats-Unis dépendent à leur tour de plus en plus de ce partenaire qui est certes encore plus faible qu’eux, mais qui déjà fournit ses consommateurs à bon compte (l’exemple, que donne l’auteur, de Wal-Mart, la pieuvre, est saisissant) et qui finance une bonne part de ses déficits.
Ce vol d’oies sauvages déclenche un appétit d’ogre. Le marché mondial des matières premières en est transformé. Eric Izraelewicz décrit ainsi avec verve la ruée sur l’acier, le bœuf, le soja, le pétrole et même le platine qu’affectionnent les nouveaux riches chinois au point que leur pays achète désormais le quart de la production mondiale ! Tous les effets ne sont pas négatifs avec par exemple les 400 salariés du Minnesota invités à reprendre le travail par un sidérurgiste chinois ou les opportunités offertes aux entreprises occidentales et notamment françaises pour aider à construire les 35 à 40 000 mégawatts supplémentaires, le tiers de la capacité installée en France, dont la Chine a désormais besoin chaque année et qui, incidemment, redonnent, à grande échelle sa chance au nucléaire. Mais en regard, restent des préoccupations majeures : avec l’industrialisation de la Chine, nous démontre l’auteur, la guerre mondiale du pétrole est relancée. En 2003, les achats chinois sur le marché mondial représentaient un quart des achats américains (5millions de barils par jour contre 20 pour l’Amérique). En 2007 déjà, ce pourrait être la moitié et presque autant sans doute en 2030, selon l’Agence Internationale pour l’Energie.
Cette Chine qui fait irruption ne se contente pas d’exploiter l’avantage compétitif que représentent ses bas salaires dans le textile, les jus de pomme, les truffes ou le granit…Elle fait de la R&D où elle dépense déjà deux fois plus que la France, elle joue avec subtilité de la contrefaçon et de l’imitation, elle fait émerger des lions rugissants, nouveaux groupes industriels, encore largement inconnus de nous européens, qui partent à la conquête du monde et qui s’appellent Brilliance (automobile), TCL(télévision), Huawei (telecom), Haier (électroménager)…
Enfin avec Un tigre dans le moteur, son dernier chapitre, l’auteur met en lumière la capacité d’achat de la Chine, fantasme de beaucoup d’industriels de la planète, mais qui aujourd’hui prend corps, représentant depuis le début des années 2000 un formidable soutien à la conjoncture économique mondiale, qui a permis à la planète d’éviter un remake de la « Grande Dépression ».Tous les secteurs économiques sont concernés et par son pouvoir d’achat, l’Empire dispose désormais d’un pouvoir qui lui permet d’imposer ses choix - technologiques notamment. Et de citer l’influence de la Chine sur l’industrie aéronautique mondiale, sur celle du tourisme ou dans la guerre des standarts de l’Internet sans fil…
Ce résumé ne rend compte que très imparfaitement des nombreux exemples concrets et vivants qui émaillent les 297 pages du livre et ne dispense pas de le lire, mon seul objectif ayant été de donner l’envie de le faire !
L’un de ses attraits, et non le moindre, est de provoquer et d’alimenter la réflexion.
André Siegfried commençait son cours sur l’Angleterre par la phrase célèbre : L’Angleterre est une île, signifiant par là que tout était dit ou presque. Pourrait-on conclure de manière analogue sur la Chine en constatant qu’elle est immense et que cette caractéristique fondamentale est de nature à différencier des scénarios historiques similaires la manière dont le monde absorbera sa révolution industrielle. Je crois qu’Eric Izraelewics n’est pas loin de le penser en se gardant toutefois d’imposer sa vision. Aurons-nous une évolution, pour citer les références de l’auteur dans son introduction, du type Ricardo plus Schumpeter, permettant d’affirmer que le décollage économique de cet empire va bien provoquer quelques turbulences, mais qu’une fois celles-ci passées, son vol profitera à tous. Ou bien faut-il, à la suite de Paul Samuelson, se demander si le cas chinois ne devrait pas conduire à une remise en cause de cette théorie, donnant crédit à la Duchesse de Proust qu’il cite et qui disait La Chine m’inquiète…
Question cruciale que seule, le temps permettra de trancher, mais qui explique, sans la justifier, l’inquiétude que ressentent certains. Pour ma part, je penche plutôt pour la persistance du modèle classique. Le gigantisme de la Chine ne me paraît pas de nature à modifier les mécanismes économiques que le monde a déjà vécus dans plusieurs circonstances similaires et que d’ailleurs l’auteur analyse en rappelant par exemple qu’aujourd’hui, les salaires japonais sont supérieurs à ceux de la France après leur avoir été deux fois inférieurs en 1960 !
La nouveauté, c’est que la perpétuation du cycle ne viendra pas de l’extérieur de la Chine, mais de l’intérieur. La seule concession que je ferais à la thèse du gigantisme, c’est qu’il ne faut pas analyser la Chine comme un bloc. Du point de vue économique, il y a plusieurs Chines, sans même se référer à celles de l’extérieur, mais en son sein. La partie de la Chine qui est engagée en tête de la compétition verra bientôt naître la compétition d’une autre partie de la Chine qui, à son tour, etc…Et ceci ignore la compétition déjà engagée entre ceux que l’auteur appelle le lièvre (la Chine) et la tortue (l’Inde).
Si la taille n’est peut-être pas un sujet de préoccupation déterminant, en revanche, la vitesse du développement chinois semble recéler davantage de risques de déséquilibres momentanés et de difficultés d’ajustements pour l’économie mondiale, que ce soit au niveau réel avec notamment le cas des matières premières et en particulier du pétrole ou au niveau financier avec le rôle excessif joué par la Chine dans le financement des Etats-Unis ou avec la faiblesse de son système bancaire. J’ajoute un autre facteur, l’insatisfaction sociale qui naît des restructurations massives que le changement suscite et l’absence de protection qui, avec le temps, peut devenir insupportable pour les centaines de millions de chinois, nouvellement urbanisés, désormais privés de leur système traditionnel de survie dans la Chine rurale d’autrefois.
Cette inquiétude est partiellement compensée par une autre caractéristique du développement chinois qu’Eric Izraelewics évoque en parlant du savoir-faire peu contestable des dirigeants chinois, sans pour autant la mettre autant en valeur que peut-être cela le justifierait, je veux parler de la qualité de leur pilotage économique. C’est sans doute la contrepartie du maintien du rôle directeur du Parti Communiste dans la vie politique du pays et de l’absence de démocratie au sens occidental du terme. Mais il est de fait que depuis l’accession au pouvoir de Deng Xiaoping, en 1978, c’est-à-dire depuis bientôt trente ans, la Chine n’a pas commis d’erreurs majeures de politique économique et a toujours su prendre à temps les initiatives correctrices que les circonstances pouvaient exiger.
Pour ma part j’ai toujours été frappé pendant mes douze années de fréquentation de la Chine par l’excellente information et l’extrême professionnalisme des dirigeants chinois que j’ai pu rencontrer, y compris aux niveaux les plus élevés. Ces femmes et ces hommes ont une vision de l’avenir économique de leur pays et des effets planétaires de leurs propres actions. Ils savent que la défense de leurs propres intérêts aussi bien politiques qu’économiques exige autant de retenue que de détermination et ils ajustent leurs comportements en conséquence.
Le principal facteur, susceptible de compromettre la poursuite rapide du développement économique chinois ou de faire échapper à tout contrôle ses effets sur le reste du monde me semble être de caractère politique. La question, une question que le livre d’Eric Izraelewics n’avait pas pour objet de traiter, est alors de savoir si, prenant appui sur sa richesse croissante, ce pays saura ouvrir progressivement sa société aux aspirations nouvelles que l’immersion dans l’économie mondiale fera inévitablement et nécessairement surgir sans retomber dans l’instabilité et le désordre d’avant 1949 dont la mémoire reste l’une des explications essentielles de l’acceptation collective du système politique actuel.
