J’ai relu pendant le week end les commentaires dont ont fait l’objet mes dernières notes en ayant à l’esprit la question que m’a posée Stéphane, précisément, en commentaire sur la note Deux mois de blog . L'interactivité des commentaires vous a-t-elle fait évoluer dans vos opinions, ou mieux, dans votre façon de penser ?, me demandait-il. En fait la question peut être étendue à l’ensemble de la communauté des blogueurs, ceux qui écrivent des notes et ceux qui les commentent.
Ce qui me frappe d’abord, c’est que les échanges d’opinions et d’arguments sont inébranlablement courtois et le respect des autres y président. Peut-être cela tient-il au fait que l’outil du blog dès lors qu’il est géré de manière ouverte permet à chacun de dire ce qu’il a envie de dire et d’aller au bout de sa pensée sans être interrompu. L’expression n’y est soumise à aucune des contraintes que les médias traditionnels s’imposent ou imposent à ceux qui y interviennent : formatage des débats, censure ou escamotage des propos non-conformes à la vision politiquement correcte de l’animateur, simplification des arguments pour les rendre accessibles au téléspectateur moyen supposé être incapable de les comprendre…
Le revers de la médaille, c’est que les commentaires se répandent comme un flot non canalisé et s’évadent très rapidement du sujet de la note qui en est le prétexte. L’inconvénient de cette spontanéité stimulante est que le fil des arguments et des réflexions se dilue. De sorte que, pour répondre à la question de Stéphane, il est peu probable que nous tous qui participons à ces débats modifiions radicalement nos points de vue au fur et à mesure qu’ils se déroulent.
En revanche, ce qui peut nous interpeller, en tout cas moi ce qui m’interpelle, c’est ce que j’appellerai le conflit des sincérités et le caractère apparemment irrémédiable de certaines oppositions de conceptions. Lors de mon existence antérieure dans la sphère industrielle, quand un problème technique ou commercial se posait, il était rare qu’il ne trouve pas une solution par consensus. Le fait que souvent l’équipe qui le prenait en charge était constituée de membres d’origines diverses par leur formation ou leur nationalité n’était pas un obstacle. L’analyse tranquille des faits et la comparaison des options concrètes conduisaient insensiblement à une conclusion commune même si les points de départ, les références culturelles et les parcours professionnels étaient différents.
Au contraire, à titre d’exemple, nos discussions sur la réponse à donner au référendum comme d’ailleurs l’ensemble du débat public sur cette question, que l’on argumente pour le Oui ou pour le Non, ignorent superbement le principe de réalité et, du coup, faute d’être confrontés à une analyse objective des faits qui caractérisent la situation d’aujourd’hui, nous n’avons aucune raison de modifier nos opinions dans un sens ou dans l’autre, sinon au gré de nos humeurs ou de nos intuitions subjectives.
Cela m’amène à une autre question soulevée par Stéphane : pensez-vous que les blogs puissent être un outil de bonne gouvernance ? Il me semble qu’on peut y répondre par l’affirmative, notamment parce que c’est le seul espace de discussion que je connaisse où, si on joue le jeu, aucun intervenant n’est interdit de discussion et où chacun peut s’exprimer avec le temps et les nuances qu’exige son inspiration. Ceux qui ont à prendre des décisions susceptibles d’affecter l’ensemble des citoyens seraient donc bien avisés d’y prêter attention pour essayer de comprendre leurs aspirations.
Mais pour que les blogs contribuent encore davantage à plus de démocratie, il faudrait que nous trouvions le moyen de mener nos débats de telle sorte qu’ils prennent davantage appui sur les faits et que leur déroulement se focalise avec plus de succès sur la question en discussion, mais sans qu’un auteur, modérateur ou censeur, intervienne avec le risque de tomber dans le travers des médias traditionnels, c’est-à-dire celui d’imposer, même sans le vouloir, une vision parmi d’autres, compromettant ainsi la recherche d’un consensus.
Stéphane m’a posé une dernière question qui se situe en marge de ce que je viens d’évoquer : Auriez-vous eu un blog dans l'Intranet de votre entreprise? L'opinion de vos collaborateurs (exprimée directement) aurait-elle pu influer sur votre action ?
En toute honnêteté, à la première question, je réponds : je n’en sais rien. Probablement, si cette technique avait existé et si j’en avais perçu l’intérêt, l’aurais-je utilisée pour communiquer et dialoguer plus facilement avec les quelques centaines de managers qui constituent l’ossature d’une grande entreprise industrielle et qui, dans le cas que j’ai vécu, étaient implantés dans plus de soixante pays, prolongeant ainsi les conférences de management qui les réunissaient périodiquement, mais pas fréquemment, en raison des coûts associés à de tels évènements ? Sans doute aurais-je également eu l’idée d’en tirer avantage pour présenter et/ou tester rapidement un projet ou une initiative spécifique auprès d’un ensemble particulier de collaborateurs directement concernés ? Je ne crois pas que j’aurais ouvert un blog à l’intention de l’ensemble des salariés, non par crainte de ce qu’ils auraient pu exprimer, mais tout simplement parce que je n’aurais pas pu, dans un groupe de plus de cent mille personnes, lui conserver le caractère personnel qui me paraît indispensable pour qu’une telle approche ait son sens.
Quant à la deuxième question, j’y réponds sans équivoque : Oui. J’ajoute qu’indépendamment des blogs, tout chef d’entreprise normalement constitué tient compte de l’opinion de ses collaborateurs. Agir autrement ne pourrait que le mener dans le mur ! Bien entendu, il peut arriver qu’il ne se rallie pas à telle ou telle opinion exprimée. Mais il est fondamental que chacun soit encouragé à exprimer son opinion et soit attentivement écouté.
