J'ai décidé de remettre au premier ministre ma démission de ministre de l'économie, des finances et de l'industrie. J’ai conscience d'avoir commis des maladresses et d'abord une erreur d'appréciation sérieuse concernant les conditions de mon logement de fonction. J'ai mis un terme sans délai à cette situation : j'en prendrai en charge, comme je l'ai déjà indiqué, les conséquences financières.
En apprenant tout à l’heure la démission d’Hervé Gaymard et en lisant le texte de ce communiqué, je pensais à ce qu’écrivait François 1er à sa mère au soir de la défaite de Pavie : Pour vous faire sçavoir comme se porte le reste de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est saulve.
Pour avoir vécu des circonstances similaires il y a bientôt deux ans, étalées il est vrai sur près de cinq mois alors que pour Hervé Gaymard, elle se sont nouées et dénouées en à peine plus d’une semaine, je devine quels sentiments et quels tourments peuvent l’habiter et je me sens instinctivement et profondément solidaire de sa peine et de celle des siens.
Loin de moi, l’intention de défendre ou de justifier l’acte, c’est-à-dire la location par l’Etat d’un duplex de 600 mètres carrés dans le huitième arrondissement de Paris, dont la révélation a déclenché le lynchage médiatique. D’ailleurs Hervé Gaymard a dit lui-même ce qu’il en était : accepter cette solution pour le loger avec sa famille constituait à l’évidence une erreur de jugement.
En revanche l’engrenage qui a conduit cet homme honorable, pour reprendre l’expression de Marc-Antoine dans le Jules César de Shakespeare, au désastre politique mérite réflexion.
La première question qui se pose est d’essayer de comprendre comment l’erreur de jugement a été commise. Certes l’acte considéré en soi n’avait rien d’illégal. De même qu’il n’était pas anormal que l’Etat recherche un logement de fonction adapté à la situation familiale du ministre dès lors que cette pratique demeurait en vigueur. Mais il est évident que, si le choix opéré venait à être rendu public, ses caractéristiques ne pourraient susciter qu’incompréhension et scandale.
Comment cette évidence rétrospective n’a-t-elle pas pu être saisie dans l’instant par l’intéressé ? Je crois profondément à l’explication qu’il a donnée à cette défaillance décisive. Il n’a tout simplement pas prêté assez d’attention à cette question, s’en remettant à tort au jugement de ceux qui s’en préoccupaient autour de lui et qui n’avaient sans doute en vue que le confort dont avait besoin à leurs yeux un ministre des Finances.
J’y crois d’autant plus que, comme je le raconte dans mon livre, c’est par un mécanisme similaire que j’ai accepté l’indemnité à laquelle j’ai renoncé en août 2003 sans que, par défaut de concentration sur le sujet, j'aie mesuré sur le moment la manière dont, toute légale et légitime qu’elle ait été, elle serait perçue.
Sans que ce soit une excuse, dans mon cas comme dans celui du ministre, il est de fait que, pour ce dernier encore plus que pour moi, la charge de travail et la concentration de tous les instants qu’exigent les fonctions concernées et davantage sans doute , dans le cas d’Hervé Gaymard, quand elles sont récentes, incitent à s’en remettre aux personnes qualifiées de l’entourage pour tout ce qui n’est pas ressenti comme le cœur de la mission à accomplir.
Au demeurant, dès qu’Hervé Gaymard a pris la mesure du problème, il a réagi sans délai comme il convenait en reconnaissant son erreur de jugement et en renonçant à cette location en dépit des difficultés pratiques qui ne manqueraient pas d’en résulter pour cette famille de huit enfants.
Il me semble plus difficile de répondre à une deuxième question. Pourquoi le ministre a-t-il multiplié ensuite les déclarations partielles, souvent purement émotionnelles, parfois contradictoires et, pour tout dire, inutiles, perdant ainsi largement le bénéfice de son geste décisif de renonciation et s’exposant à l’accusation de mensonge ? Je ne vois qu’une explication : la solitude.
Une telle réponse peut paraître paradoxale, s’agissant d’un homme public que l’on imagine à juste titre entouré et assisté de collaborateurs compétents et dévoués. Mais je confirme. Dans une telle circonstance, autour de vous, s’établit le silence, y compris dans l’accomplissement des tâches quotidiennes dans lesquelles on s’absorbe, pour oublier la pression et la tension.
Le dialogue devient difficile avec ceux qui vous entourent, les plus bienveillants mêmes ne s’exprimant que très peu pour ne pas ajouter au poids qui vous accable. Les amis ou les pseudo-amis se taisent ou prennent leurs distances. Les autres attendent la chute et le naufrage. Et du coup on est réduit à ses seules ressources au moment précis où l’on aurait le plus besoin de conseils et d’avis à la fois amicaux et professionnels alors que votre capacité d’analyser et de traiter sereinement un problème qui vous touche personnellement est nécessairement altérée.
Reste une dernière question qui, dans le cas d’Hervé Gaymard comme dans beaucoup d’autres, y compris le mien, trouve rarement une réponse claire et définitive.
Pourquoi, à un instant donné, telle personne plutôt que telle autre est-elle appelée à comparaître devant le tribunal médiatique et est-elle lynchée en bonne et due forme? Comment et pourquoi, au cas particulier, se sont mis en mouvement celui ou ceux qui ont informé Le Canard Enchaîné, pourquoi beaucoup d’organes de presse ont-ils aussi rapidement relayé et amplifié l’information et se sont-ils acharnés à refermer le piège sur le ministre ?
Faut-il n’y voir simplement que le fait que les médias ne font que refléter l’importance que les Français attachent à l’égalité, comme Alain Duhamel le disait vendredi matin sur RTL ? Ou bien y a-t-il des ressorts plus obscurs ? Je n’en sais rien, mais j'ai du mal à croire à la pure spontanéité en la matière.
