Alors que commence une année décisive pour l’Europe où notre pays va selon toute probabilité assumer une responsabilité historique, je propose de méditer un précédent européen oublié.
Cela se passait il y cinquante ans, j’avais quatorze ans, c’est dire que cela remonte loin ! L’Europe a failli exister et prendre son envol définitif en cette année 1954, marquée aussi par un autre désastre, la chute de Dien Bien Phu qui a abouti au départ de la France d’Indochine que nous appelons aujourd'hui Vietnam. Le 30 août 1954 en effet, l’Assemblée Nationale de notre pays, la France, a voté, par 319 voix contre 264, 12 députés s’abstenant et 31 ne prenant pas part au vote, une question préalable décidant qu’il n’y avait pas lieu de délibérer sur le traité de Paris instituant la Communauté Européenne de Défense et lui donnant ainsi le coup de grâce.
Ce projet était pourtant le résultat d’une initiative française. A l’instigation de Jean Monnet, René Pleven, le Président du Conseil, l’équivalent du Premier Ministre d’aujourd’hui, avait fait adopter le principe d’une « armée européenne » par l’Assemblée Nationale le 26 octobre 1950 et un autre Président du Conseil, Antoine Pinay, avait signé le traité le 27 mai 1952. Bien entendu, ce projet n’avait de sens, et tout le monde le savait à l’époque, que s’il était suivi à brève échéance d’une authentique « union politique ».
Le Président du Conseil en fonction au moment de la décision était Pierre Mendès-France. En n’engageant pas la responsabilité de son gouvernement pour obtenir la ratification et en faisant en sorte que ses membres ne votent pas, car à l’époque les ministres restaient membres du Parlement et votaient, il a porté la responsabilité principale de ce qui est resté dans l’histoire comme la plus grande occasion manquée de la construction européenne.
Dans un discours célèbre, François Mitterrand a expliqué aux étudiants de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris comment, ministre de ce gouvernement, il avait vécu cet événement : « Je me souviens des difficultés que nous avons rencontrées, beaucoup plus psychologiques et morales que politiques. Fallait-il approuver ? Moi j’inclinais, parce que j’ai toujours adopté les textes européens, vers l’acceptation. Mais je me posais la question : (est-il possible et là je tendais à dire non), est-il possible de construire une armée commune alors qu’il n’existe pas de pouvoir politique commun, pas de parlement commun ? Qui décidera ? Les maréchaux, les généraux, rien de plus dangereux, s’ils sont tout seuls ! Et quels maréchaux, quels généraux ? A l’époque, mais peut-être encore aujourd’hui, ceux du Pentagone, c’est-à-dire ceux de Washington ; et je ne voyais pas très bien la construction de l’Europe commencer par l’entrée dans les ordres militaires sous commandement américain. Il me semble que les termes juraient (même si je suis tout à fait partisan de ce qui a suivi, je veux dire de l’Alliance atlantique). »
Et aujourd’hui encore des esprits avertis vous expliqueront que « faire une Europe militaire, avec une autorité supranationale pour la diriger, sans avoir créé la moindre organisation politique commune, avait été pure folie ». Mais le sens commun qui inspire une telle opinion ne fait-il pas fausse route ? Si, en 1954, l’armée européenne avait vu le jour, croit-on qu’il aurait fallu attendre cinquante ans pour que, poussés par la nécessité, les Etats nationaux engagent un processus sérieux d’unification politique. Jean Monnet le disait déjà en 1955 : « Si nous attendons, pour agir, que toutes les questions aient trouvé leur réponse, nous n’agirons jamais, nous n’atteindrons jamais la certitude attendue et nous serons entraînés par les évènements que nous aurons renoncé à orienter ».
L’expérience de l’euro confirme ce point de vue. Le 1er janvier 2002, douze Etats européens en ont fait leur monnaie unique et ont mis en place avec la Banque Centrale Européenne les prémisses d’une organisation fédérale pour la gérer. Mais ils se sont vite rendu compte que cette démarche était dangereusement incomplète, s’agissant d’un domaine lié par essence à la souveraineté. Ainsi après la tentative confuse et avortée qu’a représenté le traité de Maastricht, deux étapes beaucoup plus décisives sont intervenues, la désignation pour deux ans d’un premier président de l’eurogroupe et surtout l’engagement du processus de ratification du traité constitutionnel européen, issu de la Convention présidée et animée par Valéry Giscard d’Estaing. Qui ne voit que sans le levier constitué par l’euro, l’urgence de progrès substantiels dans le domaine de l’organisation politique de l’Europe n’aurait pas été reconnue, beaucoup d’Etats se satisfaisant dans la culture libérale dominante de l’époque de la vaste zone de libre-échange sous tutelle américaine dont le marché unique prenait naturellement le chemin avec l’élargissement.
De la même manière, on peut espérer que le cadre institutionnel qui résultera du traité constitutionnel fera prendre conscience progressivement aux dirigeants européens, par les contraintes de son fonctionnement, d’une obligation nouvelle et incontournable, celle de gouverner l’Europe.
Notes : Les citations de François Mitterrand et de Jean Monnet sont tirées de « Europes, de l’Antiquité au XXème siècle, anthologie critique et commentée de Yves Hersant et Fabienne Durand-Bogaert, collection Bouquins, Robert Laffont, mai 2000 (disponible sur Amazon.fr en cliquant sur ce lien Europes . L’ « esprit averti » qui est cité est Alfred Grosser dans un article « Tirer les leçons de l’échec de la CED », publié dans La Croix, le 15 septembre 2004.
