On rapporte que certains participants, il est vrai très minoritaires, au congrès de l’UDF qui s'est tenu ce week-end auraient pris position pour le Non au référendum sur le traité constitutionnel européen au motif qu’à travers la crise qui en résulterait, l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne pourrait être évitée.
Quelle idée paradoxale et bizarre de la part de militants politiques auxquels leur engagement en faveur de l’Europe doit permettre de mieux comprendre que d’autres les ressorts profonds de la construction européenne.
En effet que l’on puisse être contre le traité constitutionnel européen parce qu’on le trouve imparfait ou incomplet est une position cohérente même si je ne la partage pas. De même peut-on être opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne pour des raisons tenant à la géographie, à l’histoire ou à la civilisation de ce pays.
Mais comment ne pas voir, si l’on soutient ce dernier point de vue, que le seul moyen d’éviter – peut-être dans quinze ans !- cette issue que l’on rejette, est précisément de ratifier le traité constitutionnel.
En effet cet acte décisif permettra de reprendre la marche en avant de la construction politique de l’Europe, trop longtemps bloquée par la mise en place de l’euro et l’élargissement, et d’établir progressivement son identité de puissance avec un Président du Conseil européen doté d’une stabilité qui l’autorise à s’affirmer,avec une politique étrangère de plus en plus commune, avec une politique de défense qui se concrétise, avec des coopérations renforcées au-delà de l’euro.
On peut faire raisonnablement le pari que l’Europe qui émergera de ce processus examinera en fonction d’autres critères que ceux d’aujourd’hui la question des adhésions ultérieures et que les candidats potentiels hésiteront davantage à intégrer un ensemble dont la vocation ne sera plus d’être uniquement une zone de libre échange, mais la matrice d’une nouvelle nation.
En revanche si l’Europe reste ce qu’elle est de plus en plus, c’est-à-dire une vaste zone de libre-échange, à peine structurée par des politiques communes destinées à achever son désarmement dans la compétition mondiale au grand bénéfice de ses concurrents, on ne voit pas quel argument rationnel pourrait être opposé à la Turquie, aux pays du Maghreb ou à l’Ukraine, ou après-demain à la Russie, pour qu’il la rejoigne.
Pour ceux qui se prétendent des héritiers des fondateurs de l’Europe et qui mettent la construction européenne au cœur de leurs convictions politiques, rejeter le traité constitutionnel serait un véritable marché des dupes. En donnant la main à ceux qui, depuis des décennies, n’ont eu de cesse de vider le projet européen de toute substance politique, au bout du compte, ils auraient la Turquie, mais sans l’Europe !
